LETTRE OUVERTE À UN GRAND SERVITEUR DE L'ÉTAT

Monsieur Jean-Eric Shoettl , Suite à votre entretien avec le rédacteur en chef de l'Express M. Michel Feltin-Pallas, au sujet des langues de France, j'aimerais vous faire part de quelques réflexions (profitables?) inspirées par vos propos.

Vous avez fait une carrière  de haut fonctionnaire qui vous a amené à exercer la fonction de secrétaire général du conseil constitutionnel. Mais votre parcours prestigieux (?) de "Grand Serviteur de l'État" ne vous autorise pas à prendre les citoyens d'en bas pour des imbéciles.

Ainsi vous osez affirmer sans rire:"Que voulez-vous, il y a quelque chose qui s'est perdu. Les gens n'ont plus envie de parler ces langues.L'État n'est pour rien dans leur disparition". Mon exemple personnel prouve que si "les gens" ont cessé de transmettre leurs  langues ce n'est nullement parce qu'ils n'avaient "plus envie de les parler" mais à cause  du traumatisme dû aux  humiliations et aux brimades subies dans leur enfance de la part des "hussards noirs de la République" chargés par l'état d'une mission de "purification linguistique". Je suis breton et j'ai été privé de ma langue maternelle (et paternelle); quand ma grand-mère reprochait à mon père cette  non-transmission  il la justifiait par les souffrances qu'il avait endurées  dans sa jeunesse à cause du breton. Sur son lit de mort, à 82 ans, ils avait encore les fesses qui lui cuisaient au souvenir des coups de pieds au derrière que son instituteur chaussé de sabots de bois lui infligeait pour lui enseigner l'amour de la langue française quand il ramenait le "symbole" de sinistre mémoire... Comment pouvez-vous prétendre ignorer l'existence de cette pratique d'avant garde qui, non contente de rendre les élèves honteux de la langue de leurs parents avait  aussi l'avantage de leur apprendre  la délation? Cette méthode  a pourtant été généralisée dans tous les territoires soumis par la France: ainsi mon épouse née dans les seventies au Gabon y a été confrontée: malgré l'indépendance formelle de son pays cette pédagogie coloniale  était toujours en vigueur  contre les langues africaines pour la plus grande gloire de la Francophonie... Je passe sur les désastres psychologiques engendrées par cette politique sur les personnes de ma génération (les "boomers") :l'éthno-psychiatrie  a  établi le lien entre alcoolisme, taux élevé de suicides et changement de langue. Mais sans doute à la hauteur stratosphérique où vous êtes perché n'avez vous  non plus jamais entendu parler des conséquences mortifères du système que vous défendez?

"Puisque ces langues s'éteignent naturellement, tenter à tout prix de les sauver reviendrait à une forme d'acharnement artificiel" dites vous. Mais nous l'avons vu l'affirmation d'une extinction naturelle de nos langues est une "fake-news":si elles s'éteignent c'est qu'elles ont été assassinées: leur déclin n'est dû qu'à une décision politique. Une autre volonté politique peut inverser la tendance comme le prouvent les exemples du Gallois dont le nombre de locuteurs est en progression, ou de l'hébreu ressucité après avoir manqué de disparaitre et aujourd'hui langue nationale de 9 millions d'Israeliens. Sinon pourquoi la France s'acharnerait-elle à financer, avec l'argent de nos impôts, des écoles immersives françaises en Louisiane où le français ne se porte pas mieux qu'un vulgaire "patois régional"?

A la question de M. Feltin-Pallas:" Il n'y a pas si longtemps, l'alsacien, le flamand, le basque et les autres, étaient pratiquées quotidiennement par les populations. Aurait-il donc été légitime de prendre des dispositions pour les conforter ? " vous répondez: "Non,car la France est un État unitaire.(...)J'ai beaucoup de tendresse pour les langues régionales, mais je ne leur sacrifierai pas la liberté, l'égalité et l'indivisibilité de la République". Vous oubliez deux choses;

- la France n'est pas une nation ethnique dont le ciment serait une unité de langue et de culture; c'est une nation historique née de la Révolution unie autour de l'idée de citoyenneté mais composée de peuples divers. Rien ne la prédisposait à devenir une nation unilingue et monoculturelle, l'unité n'étant pas incompatible avec la diversité, comme le montre l'exemple suisse.En quoi le respect de la diversité linguistique et culturelle française mettrait-il en danger "la liberté, l'égalité et l'indivisibilité de la République"?    Au contraire la purification linguistique et la dérive ethniciste de cette nation ne portent-elles pas en elles des germes de crispation altérophobe et xénophobe?

- la souveraineté appartient au peuple et non à l'état (qui ne mérite pas d'être écrit avec une majuscule). L'état a phagocyté la nation pour former ce monstre froid qu'est l'état-nation. Il est temps de le remettre à sa place véritable: celui d'un outil au service des populations et non l'inverse ; et quand un outil ne convient plus à son propriétaire, il le remplace.

Le vote de la loi Molac avec une confortable majorité a constitué une divine surprise. C'est le signe évident que les temps changent. Que voulez vous, Monsieur, quelque chose s'est perdu: les gens ne veulent plus du jacobinisme. Puisque ce centralisme s'éteint naturellement, tenter à tout prix de le sauver par des manoeuvres troubles comme celles qui sont à l'origine de la saisine du conseil constitutionnel, reviendrait à une forme d'acharnement thérapeutique.

Espérons que vous et vos semblables qui vous enorgueillissez d'être de "Grands Serviteurs de l'état " prendrez conscience  un jour qu'il y eût été plus honorable d'être de Grands Serviteurs des Peuples....

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