Ainsi va le monde n°273 - A quoi bon ? ou l'Aquoibonisme

 J'ai eu l'occasion d'évoquer ici deux courants d'idées puissamment inscrits dans la nature de l'homme : le toutçapourçaisme et l'alorsquoiisme. Le « toutçapourçaisme » est dérivé de l'expression « tout ça pour ça » qui met en rapport l'importance des moyens et la faiblesse des résultats. Autrement dit, « c'est bien la peine de se donner tout ce mal pour si peu d'effets ». On dit encore, curiosité de la nature, que « la montagne a dans ce cas accouché d'une souris ». L'alorsquoiisme est formé lui à partir de l'expression « alors quoi ?». Une question, souvent teintée d'ironie, qui suit une longue démonstration et souligne son insignifiance. On indique par là qu'on est dans le même état avant et après. En somme, la progression est nulle et on attend la suite, suite dont on sait par avance qu'elle n'apportera rien de plus.

 Le point commun à ces deux courants d'idées est un grand scepticisme par rapport à l'utilité de l'action et aux efforts qu'elle exige. Tous deux sont coiffés et étayés par un autre courant d'idées appelé « àquoibonisme ». Il est formé lui à partir de l'expression « à quoi bon ? ». Gainsbourg l'a chanté : Un aquoiboniste, Qui s'fout de tout et persiste, A dire j'veux bien mais au fond : A quoi bon ?

Au delà de l'aspect léger des paroles, l'aquoibonisme est une idéologie pernicieuse dont le principe est de remettre en cause la nécessité d'entreprendre toute action, quelle qu'elle soit. Elle peut aller jusqu'à estimer que l'action en général ne mérite pas d'effort ni d'investissement car de toutes les façons elle ne conduira à rien.

 Son régime préféré est l'abstention. Pas seulement celle que l'aquoiboniste pratique aux élections mais l'abstention vis-à-vis de toute vie sociale dans laquelle il refuse de s'engager. L'aquoiboniste produit un fort effet d'entraînement et trouve facilement autour de lui des adhésions sans qu'il soit nécessaire de pousser bien loin l'argumentation. En effet, cette philosophie correspond à une disposition naturelle de l'homme qui certes a besoin, comme le dit Spinoza le philosophe, de perséverer dans son être mais à condition, nous dit l'aquoiboniste que ce soit au moindre effort. Il peut même aller jusqu'à poser la question de savoir s'il est bon de persévérer dans son être et de se demander à quoi bon vivre mais quitter la vie n'aurait pas plus de sens et demanderait aussi un effort.

 L'aquoiboniste, comme un héros de Samuel Beckett, sait que la vraie vie est ailleurs, sans savoir où exactement. Cela a pour conséquence un rejet de tout ce qui peut faire sens dans notre société. Aucun des motifs supérieurs qui aujourd'hui agitent des masses entières d'individus et les poussent à une dépense d'énergie importante n'ont grâce aux yeux et à l'esprit de l' àquoiboniste : rester jeune, vivre sans vieillir, remporter Star Académie, partir en vacances à l'autre bout du monde, bronzer dans un sarcophage, gagner de l'argent, avoir du prestige, rechercher du plaisir, etc.

 Bien qu'il y ait dans toutes ces raisons supérieures et transcendantes matière à mobilisation, aucune n'est à même de satisfaire l'àquoiboniste. Non pas à partir d'une conviction profonde sur la relativité de toute chose, mais parce que tous ces motifs qui rendent la vie heureuse et lui donne sens ne débouchent sur rien, rien qui vaille la peine. Ce en quoi il n'a pas tout-à-fait tort.

Plus grave, la philosophie « àquoiboniste » met fin à tout dialogue ou à toute tentative de dialogue puisqu'elle n'y voit aucune utilité. Ça ou autre chose, « à quoi bon ». Au bout de cette logique du repli se profile la fin de ce qu'on appelle le « vivre-ensemble ». Encore que vivre ensemble ne demande pas beaucoup d'engagement et est de faible ambition par rapport à ce que serait « agir ensemble ». Ainsi va le monde !

Didier Martz, 29 janvier 2015

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