Ainsi va le monde n°432* – Je suis sur le terrain

Où comment une expression magique donne tous les droits à connaître et savoir.

 

Le terrain. L’autre jour quelqu’un m’a dit, non pas qu’il m’aimait encore comme dans la chanson, et je ne sais plus très bien à quel propos, que lui était « sur le terrain » ou du « terrain » et pas moi. Laissant entendre par là, que n’étant pas confronté directement à la réalité ou aux réalités, j’étais bien mal placé pour en parler. Alors je ne sais pas vous mais moi, un peu vexé et comme j’entends souvent cette réflexion notamment de la part de gens dont on dit qu’ils sont des responsables, des dirigeants, des hommes politiques, j’ai voulu en savoir plus et je me suis rendu sur le terrain… du dit terrain !

Par expérience, je connais le terrain de football, le terrain à bâtir, le terrain militaire, chacun désignant comme me l’a confirmé ensuite le dictionnaire, une surface de terre plus ou moins vaste dédiée à certaines activités. Mais vous avez bien compris que lorsque l’on dit « je suis sur le terrain », il ne faut pas s’imaginer avec des chaussures de foot foulant la pelouse ou avec des bottes arpentant la terre ou un champ. D’ailleurs avec le terrain, et voulant épuiser la métaphore jusqu’au bout, on utilise aussi le mot « champ ». Il désigne non pas un champ de betterave mais un champ d’activités. Cependant on ne dit pas bien sûr « je suis sur le champ » ou « au champ » ce serait confondre les personnes désignés plus haut, responsables, avec des paysans. Non on dit bien, je suis sur le terrain. Un terrain d’activités certes mais aussi un terrain avec des acteurs. On quitte là la métaphore cadastrale pour le théâtre. En effet, il existe des acteurs de terrain. On va à leur rencontre pour en savoir plus, les écouter. En général dans un « espace » réservé à cet effet (vous remarquerez qu’il y aussi des « espaces » partout : un accueil n’est plus un accueil mais un espace « accueil », c’est pour le cas où vous ne vous en ne seriez pas aperçu).

Mais revenons au terrain. Ainsi le terrain devient un lieu de vérité. Ceux qui sont allés sur le terrain sont ainsi parés d’une aura de réalisme qui leur donne voix au chapitre. Un peu comme ceux qui sont allés sur un lieu saint. Sauf que comme le disent mes amis musulmans on ne doit pas se croire supérieur en quoi que ce soit à celui qui n’a pas encore effectué le pèlerinage à la Mecque en ajoutant par exemple à son nom El hadj (pardon pour la prononciation), celui qui a fait le pèlerinage.

Or, ceux qui sont allés sur le terrain ou qui sont à l’écoute du terrain prétendent en savoir plus que ceux qui n’y sont pas allés : les intellectuels, les technocrates de Paris ou autres théoriciens.

Là encore on retrouve la vieille idée selon laquelle, il suffit d’y avoir été ou de l’avoir vécu pour en parler donc pour dire le vrai. Par quelle magie ? Quelle vertu ? C’est que le terrain, c’est la terre, la nature , l’authenticité. C’est un peu le bon sens près de chez nous (bon sens qui peut nous conduire d’ailleurs aux pires catastrophes). Ici connaître quelque chose, c’est le vivre, le partager. Il n’y a presque pas besoin de réfléchir, c’est évident. Parce qu’on est proche. D’ailleurs, il y a un autre mot qui va bien avec terrain et qui anime toutes les décisions et les actions : c’est la proximité. Beaucoup de choses sont de proximité, le commerce, la police, les loisirs, les écoles. Tout est à proximité. Rien de tel pour maintenir les gens là où ils sont : pourquoi iraient-ils voir ailleurs puisque tout est à proximité ?

Alors gare à ceux qui ne sont pas sur le terrain ou à proximité. Ils ignorent la réalité, méconnaissent la vérité. Pourtant il a fallu que Galilée tourne le dos à la terre pour penser qu’elle tournait. Un terrain sans théorie, sans distance, n’est guère fertile.

 

Didier Martz, 19 Novembre 2018

Philosophe

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