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Billet de blog 4 avril 2015

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Ainsi va le monde n° 270 - Sur le banc

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Le banc ? Une injure à ceux qui s'agitent...

« Sur le banc » est une émission-culte de Radio-Luxembourg crée en 1937 arrêtée pendant la guerre et reprise de 1949 à 1963. Elle réunissait sur un banc, deux clochards, Jane Sourza dans le rôle de Carmen et Raymond Souplex dans celui de La Hurlette. Ayant élu domicile sur un banc, ils tiennent pendant quelques minutes et avec humour des considérations générales sur la vie comme elle va. En famille, on se rassemblait autour du poste à lampe pour écouter leurs aventures ordinaires.

 C'est aussi sur les bancs publics que les amoureux se bécotaient en se moquant pas mal du regard oblique des passants honnêtes comme le chantait Georges Brassens. Des bancs qui tendent les bras pour accueillir les amours débutants et recueillir les paroles des lendemains qui chanteront.

Les bancs ont disparu des villes. Ils ne jalonnent plus les parcours permettant aux flâneurs, aux impotents et aux ventripotents de se poser un peu. Au mieux, on les trouve concentrés et reclus sur quelque modeste place. Il y a des raisons à cela, au moins une si l'on veut bien considérer qu'un objet, quel qu'il soit, n'est pas indifférent à la façon dont nous concevons le rythme du temps, l'organisation de l'espace et le rapport des hommes entre eux. La cabine téléphonique est au téléphone portable ou mobile ce que le groupe est à l'individu. La chaise individualise les comportements, le banc permet la réunion et la convivialité..

 Comme l'écrit le romancier Laurent Graff dans son livre « Les jours heureux », les bancs sont, je cite « l'image d'un retrait, le siège d'une prise de distance, d'une marginalité paisible en bordure du monde. Ils représentent un poste d'observation privilégié, un refuge aménagé, un dégagement en lisière du chemin pour ceux qui savent s'arrêter... ». Fin de citation. Savoir s'arrêter voilà bien un exercice difficile par les temps qui courent et pas seulement les temps mais chacun de nous. De sorte que s'arrêter paraît incongru dans l'agitation générale. Le banc signe l'arrêt, la pause, le repos... Le banc est alors comme une injure faite à ceux qui s'agitent, vont et viennent, vaquent à leurs affaires. Un affront au savoir-vivre vite.

On comprendra mieux, si l'on veut bien me suivre, pourquoi les bancs disparaissent de nos villes. Pas tout-à-fait. On doit à l'imagination de certains hommes - dont on dit qu'ils sont responsables - d'avoir inventer le banc sur lequel il est interdit de s'asseoir ou pire encore de se coucher. Une injonction paradoxale qui dans le temps même où elle vous invite vous rejette. Comment ? Eh bien dans ce domaine l'imagination, sinon l'intelligence humaine, ne connaît pas de limites pour rendre les bancs les plus inconfortables possibles : ici des piquots genre tapis de fakir, là des crans en briques, ailleurs des assises courtes ou à une seule place pour éviter qu'on s'y couche... Bref, embarras, obstacles, tracas et arias de toutes sortes pour inviter à s'asseoir debout ! La palme revient au maire de la ville d'Angoulême dont l'imagination – la folle du logis disait le philosophe Pascal – l'a conduit à inventer le banc grillagé, le banc en cage. Emprisonner un banc, c'est le condamner à ne plus pouvoir accueillir ni les amoureux, ni les fatigués, ni les impotents et les ventripotents de tout-à-l'heure, ni les SDF, surtout les SDF. Le banc emprisonné n'est que le dernier épisode de la guerre livrée aux pauvres. Ainsi va le monde !

 Didier Martz, philosophe

6 janvier 2015

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