Didier Martz (avatar)

Didier Martz

Philosophe, essayiste

Abonné·e de Mediapart

249 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 février 2015

Didier Martz (avatar)

Didier Martz

Philosophe, essayiste

Abonné·e de Mediapart

Ainsi va le monde n° 263 - La poubelle aux livres.

Didier Martz (avatar)

Didier Martz

Philosophe, essayiste

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On achève bien les chevaux, on jette les livres, alors... ?

Je vous fais part ici du texte que Jean-Pierre Hamel, professeur de philosophie et néanmoins philosophe, a bien voulu me laisser pour cette chronique hebdomadaire.

« Dans son livre Le liseur du 6h47 Jean-Paul Didierlaurent décrit la machine effroyable qui pilonne les livres : c’est la Zerstor 500. Comme un monstre effrayant, la Zerstor 500 avale, broie, malaxe les livres qu’elle transforme en une charpie grisâtre. Elle détruit ainsi cet objet lentement et difficilement élaboré par la civilisation – le livre – pour en faire une sorte d’excrément destiné au recyclage de la pâte à papier. Ce faisant, elle accomplit l’odieux crime dont rêvent tous les dictateurs : détruire les livres et l’intelligence qu’ils véhiculent.

On voudrait croire que la Zerstor 500 n’est qu’une fiction, qu’elle n’existe pas, que dans la réalité les livres invendus sont offerts aux prisons ou envoyés dans les pays pauvres… Mais non : il existe bien, ce geste odieux qui consiste à prendre un livre et à le mettre à la poubelle.

Ecoutez cette histoire qui vous paraîtra invraisemblable, mais elle est réellement arrivée à Jean-Pierre Hamel il y a peu, et peut être à certains d'entre vous. Ecoutons-le.

« Allant vider ma poubelle des recyclables au coin de la rue, j’ouvre péniblement le couvercle de cet énorme container – et là je recule sidéré : il est déjà rempli de livres ! Oui, des livres, déposés là, empilés les uns sur les autres, tous soigneusement recouverts et estampillés : ce sont des livres venus de la bibliothèque de l’école voisine, qui a sûrement pratiqué un « désherbage » sévère, peut-être pour faire de la place pour les écrans d’ordinateurs.

Comment se fait-il que ces livres, pourtant en parfait état, pourtant destinés à ceux qui en ont le plus besoin, je veux dire les enfants, soient mis au rebut, pêle-mêle avec les boites d’œufs et les bouteilles d’eau minérale, au lieu d’être offerts à des institutions charitables ? Interdiction de faire circuler des exemplaires de spécimens non destinés à la revente ? Ou simplement paresse des bibliothécaires ?

 Comme on va le voir la réalité est encore plus désespérante. Une amie, documentaliste dans un collège, a vécu exactement la même aventure, preuve que hélas ! il ne s’agit pas d’un cas isolé. Obligée d’évacuer une quantité de livres réformés du CDI, elle les avait mis en vente à bas prix (1 euro le kilo !) un jour de juin. Malgré la faiblesse du prix, il y a eu des invendus. Elle téléphone à Emmaüs : ils refusent de venir, il faut les apporter à leur centre de collecte – et tant pis si ça pèse une tonne. La mort dans l’âme elle se résout à les mettre à la poubelle : deux énormes containers jaunes qui vont rester sous la pluie deux jours durant, avant qu’un camion de la municipalité vienne les prendre ; on les jette sur la plate-forme du pick-up, mélangés avec des gravats. Ainsi disparait une Encyclopédie Mourre en parfait état…

Il y a concernant la poubelle deux tabous : on ne doit y mettre ni du pain, ni des livres. Le pain car c’est un don du Seigneur. Les livres, parce que ce sont eux qui apportent les lumières du savoir et de l’intelligence. Pour paraphraser Victor Hugo, jeter un livre, c’est comme fermer une école : ça veut dire ouvrir une prison.

Pour ceux qui sont rétifs aux tabous, il y a un argument bien évident : à quoi bon conserver des livres qui ne sont de toute façon plus jamais lus ? Le jour où on ne les lira plus du tout, ce jour-là on aura fini de considérer comme impie le geste de les mettre à la poubelle.

 Voilà pourquoi Jean-Paul Didierlaurent prend soin dans son roman de faire de son héros – qui est pourtant celui qui fait fonctionner la Zerstor – un lecteur d’un genre un peu spécial : dans le RER de 6h47, il se met à lire à haute voix les pages des livres pilonnés la veille, des pages qui ont échappé aux mâchoires du broyeur. Les livres ne vivent que s’ils sont lus. La charité avant même de refuser de les mettre au rebut, c’est d’en faire une lecture si possible à haute voix, une lecture pour tous. » Ainsi va le monde !

 Didier Martz, le jeudi 20 novembre 2014

Écouter ou podcaster la chronique hebdomadaire « Ainsi va le monde » sur : RCF Reims Ardennes ou sur Radio Primitive à Reims. Retrouver toutes les chroniques sur : www.cyberphilo.org ou encore recevoir la chronique en écrivant à : cafedephilo@orange.fr

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.