Ne douter de rien

En se demandant à quand remonte la dernière fois où nous avons douté de quelque chose. Mais vraiment douté. Lorsque le corps se met de la partie...

Ne douter de rien

 

Dans la longue file d'attente qui nous conduisait inexorablement vers le guichet où nous attendait la récompense de nos peines et de notre patience à savoir la délivrance du billet d'entrée dans la salle du concert, un quidam vint prendre une place. Pas celle à lui normalement dévolue, la dernière, mais celle du début de la file, la première au prétexte, mauvais prétexte, qu'il était pressé. Du bruissement de la réprobation sourde éclata l'expression sonore du reproche sous la forme : « eh bien, il ne doute de rien celui-là ! »

 

Certes il ne doutait de rien et le reproche était justifié mais je me demandais aussitôt comment on pouvait « ne douter de rien » puisque la double négation – « ne douter de » et « rien » - introduisait un paradoxe qui rendait cette expression prise à la lettre incompréhensible. En effet si , l'on doute, on doute de quelque chose et si l'on doute de rien, c'est qu'on ne doute pas. Pourtant le sens est clair : c'est bel et bien un reproche. Ce croquant comme dirait Brassens qui passe devant tout le monde, faisant fi des règles élémentaires de la politesse, on lui reproche de ne pas douter de lui-même, d'exhiber ses actes et sa liberté envers et contre tout et... surtout contre tous. Il a du toupet et ne manque pas d'air en consommant l'air des autres dans une salle déjà chiche en cette matière. Ne douter de rien, c'est ainsi ne pas manquer d'air et c'est en priver les autres, les priver de leur propre liberté d'action en s'affichant sans retenue aucune.

 

On pourrait concéder à cet individu que son comportement qui le fait « ne douter de rien » est le fruit d'une longue réflexion qui lui permet de réfuter désormais n'importe quel doute et d'entrer dans l'univers de la certitude absolue. Il n'aurait plus ainsi à douter de quoi que ce soit puisqu'il aurait remuer ciel et terre, passer au crible toutes les choses et par conséquent de n'avoir plus à douter de quoi que ce soit. Bien au contraire! Il s'agit d'une attitude, d'une manière d'occuper l'espace qui laisse penser à quelque chose comme une outrecuidance. « Ne douter de rien » ne signifie pas ici qu'il se serait en bon sceptique interrogé sur de nombreux problèmes pour ensuite dissiper les doutes qui l'aurait assailli mais bel et bien de ne jamais rien remettre en cause a priori et surtout pas son propre ego. Un fat en quelque sorte.

 

C'est sans doute dans l'air raréfié du temps où l'on « ne doute plus de rien ». On peut affirmer sans ciller des opinions expertisées en les parant de vérité. Au lieu de patienter dans la file d'attente de la réflexion, elles viennent en écrasant les autres, se placer au tout premier rang. Il suffit de brandir quelques mots magiques et valises – crise, austérité, croissance, étrangers - pour entrer dans le monde tranquille de la certitude.

 

Rien prend alors une valeur absolue : douter de rien ce n'est pas ne pas douter de tout, c'est agir comme si l'on n'avait jamais douté de quoi que ce fût. C'est exclure tout ombre portée du doute et plus rien ne fait l'ombre d'un doute. Mais c'est aussi chasser les autres de sa propre certitude, les priver d'air pour être soi-même vraiment gonflé !!!

 

Ainsi va le monde.

 

Didier Martz, philosophe et essayeur d'idées

 

 

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