12 Chronique du Corona Virus - « Tous en terrasse »

Où l'on s'interroge sur cette liberté retrouvée à la terrasse d'un café

Reims. Marne. 51100. Zoom sur le centre-ville et de plus près encore, sur la place dite Drouet- d'Erlon du nom de ce général puis maréchal très napoléonien. Son allégeance lui valut une place. Elle est toute en longueur comme une piste d'aérodrome pour modèle réduit. Bordée d'arbres malingres aux ombres chétives foulées par des milliers de pas désoeuvrés. De nombreuses terrasses de café jonchent le sol et sur les rives, une banque, un cinéma, une pharmacie, une civette... Juste une librairie sauvée du raz-de-marée commercial.

11 Juin 2020. Fin du confinement. En partie. Les terrasses sont noires d'un monde bariolé et souriant, on entend le bruissement des voix qui s'écoulent, indifférentes aux clameurs du monde et de ses soubresauts. Il y a quelque chose de réjouissant dans cette insouciance. Friedrich Nietzsche, le philosophe, éprouvait une certaine joie, sans doute sur une autre place, « à vivre dans ce pêle- mêle de ruelles, de besoins, de voix... »

C'est qu'après deux ou trois mois de confinement, on manifeste ainsi une liberté retrouvée, celle de pouvoir aller et venir. De chez soi à la terrasse d'un café et réciproquement. On aurait envie de les laisser-là ces « terrassiers » du bonheur, tout à leurs retrouvailles et leurs bavardages d'oiseaux sortant du nid. Et le même philosophe de s'exclamer : « combien de jouissances, d'impatiences, de désirs, combien de soifs de vie et d'ivresses de vie naissent ici à chaque instant ! ». Sauf qu'il ajoute, dans un bel oxymore, que sa joie est mélancolique. Ses raisons à lui sont métaphysiques parce qu'il voit derrière cette animation une ombre et un silence. « Et pourtant, dit-il, quel silence aura bientôt recouvert tous ces bruyants, tous ces vivants, tous ces avides : comme on voit bien derrière chacun se dresser son ombre, son obscur compagnon de route ».

Mais ce n'est pas cette « ombre et ce silence » qui nous intéressent ici. C'est plutôt cette liberté singulière qui ne s'éprouve qu'une fois les contraintes et les barrières levées. Comme à la fin d'une journée ou après de longs mois de travail, après l'école ou l'examen, arrivent enfin les loisirs ou les vacances, ou encore comme le prisonnier respirant l'air libre à la sortie de prison. Chacun alors, libre de toute contrainte, peut faire ce qu'il veut parce que, comme le disent certaines publicités,

« c'est son choix » et « qu'il le vaut bien ».

Ainsi de la place d'Erlon et de ce poulailler libre d'un coin de Syldavie où renard libre et poules libres peuvent faire librement ce qu'il et elles veulent. On admettra bien volontiers cette liberté comme notre société tend à nous le faire accroire. Mais sans vouloir troubler la fête, une chose cependant vient à l'esprit. Ou deux plutôt. D'une part, il semble que les membres de cette micro- société ne soient pas tout-à-fait à égalité bien qu'ils soient libres et égaux en droit ; d'autre part, les cadres ou l'enclos du poulailler pour exercer leur droit ne dépendent pas d'eux. Canidé vulpes et gallinacées peuvent ainsi fort bien aller librement ou non en terrasse sans avoir décidé des termes de l'alternative dans laquelle ils sont contraints d'exercer leur liberté. Pour être plus explicite, c'est dire que le plus souvent les termes des choix que nous avons à faire sont fixés à l'avance et ne nous appartiennent pas : choix libres dans cadre contraint.

Allez, ne boudons pas notre plaisir. Regardons cet homme assis en terrasse, place d'Erlon à Reims où il n'a jamais mis les pieds. Il s'appelle Charles Baudelaire. De sa table, il écrit, en toute liberté, «à une passante».

« La rue assourdissante autour de moi hurlait./Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,/Une femme passa, d'une main fastueuse/Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ; Agile et noble, avec sa jambe de statue./Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,/
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,/La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté/Dont le regard m'a fait soudainement renaître,/

Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?/Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !/Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,/Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! » Ainsi va le monde, fracturé par la poésie.

Didier Martz, philosophe
20 Juin 2020
Ainsi va le monde
Une collection de 406
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