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Billet de blog 9 décembre 2014

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Ainsi va le monde n° 261 – Remonter la Marne avec Jean-Paul Kauffmann

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« Lorsque deux rivières se rencontrent, l'une doit disparaître. C'est une capture. Le captif perd son identité. Le gagnant rafle tout. L'auteur du rapt prend le titre de fleuve et entre dans la légende. Une seule règle : le vainqueur est celui dont le cours est le plus long. En principe, la longueur de la Marne depuis sa source est de 525 kilomètres – la plus longue rivière française - celle de la Seine se limite à 410. Normalement c'est la Marne qui devrait traverser Paris et se précipiter dans la Manche. Incontestablement, la Marne est un fleuve. […] La Seine est une arnaqueuse. Et la Marne, qui fidèlement la pourvoit, sa dupe depuis deux mille ans. » Ainsi s'ouvre le livre de Jean-Claude Kaufmann : Remonter la Marne.
C'est ici au « choc » des deux rivières, la Marne et la Seine, à Charenton-le-Pont au bord de Paris que commence, à pied, la remontée de la Marne de Jean-Paul Kaufmann. Il ne s'agit pas d'une ballade, d'une promenade ou d'une randonnée mais d'un voyage pour aller à la rencontre d'un pays et vraisemblablement aller à la rencontre de soi-même. Une remontée à la source à Balesmes-sur-Marne sur le plateau de Langres en Haute-Marne et l'impossible remontée à la source de soi. Pour ce second projet il n'est pas anodin alors que la rivière retenue s'appelle la Marne. La Marne étymologiquement, vient du latin matrona, lui-même formé à partir de Modron qui signifie dans la mythologie celtique, la « mère divine », la terre-mère. C'est pourquoi on remonte. Remonter c'est aller vers la naissance, revenir en arrière mais c'est aussi aller à contre-courant.
Aller à contre-courant c'est la manière d'être de tous ces gens que Kaufmann rencontre au long de son périple. Ce sont ceux qu'il appelle les Conjurateurs, ceux qui refusent de faire partie du flux de se laisser aller dans le discours dominant du pessimisme, du ressentiment, de la résignation et d'estime de soi-même. Les Conjurateurs ne sont pas les militants d'une cause à défendre ou alors la cause qu'ils auraient à défendre serait celle de vivre sans avoir peur. Comme dans le conte Belphégore de La Fontaine, ils chassent ces esprits maléfiques. Au détour d'un méandre de la rivière, ce sont  trois ouvriers autour d'un barbecue, un maraîcher, un étudiant chinois avec qui on boit le champagne sur le bord du chemin et un chien errant plein d'humanité. Des gens qui suivent leur pente mais... en la remontant aurait dit André Gide
Tous sont à l'image de cette rivière Marne qui au plus fort de la défaite symbolisera le sursaut en 1914. La Marne c'est la frontière intérieure qui résiste à l'envahisseur. La Marne, nous dit l'auteur, c'est le lieu des catastrophes et en même temps le lieu des renversements, du retournement. C'est vrai dans son histoire, c'est vrai aussi dans ses paysages. Dans tous ces lieux abîmés qu'elle traverse, où la rivière se demande ce qu'elle peut bien y faire, il y a toujours un détail qui sauve l'ensemble, qui renverse l'ensemble. Janséniste, la Marne c'est le dépouillement jusqu'à disparaître parfois dans une canalisation mais pour se rebeller tout aussitôt.
Soumission/Rebellion, ce n'est pas le moindre des paradoxes soulevés par Jean-Paul Kaufmann dans son livre. Ils tiennent tous dans celui contenu dans le terme « rambleur ». La rambleur c'est à la fois l'éclat indéfinissable que propage la rivière mais qui dans le même temps s'éteint. Peut-être est-ce cela toucher « à la grâce » comme le dit Kaufmann.
De la rivière Marne, Gaston Bachelard, souvent cité par Jean-Paul Kaufmann, aurait pu dire : « c'est en ce tenant assez longtemps à la surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur ». Ainsi va le monde et bon voyage
Didier Martz, 6 novembre 2014

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