10 La dépossession

Ou comment les proches du professeur Samuel Paty furent privés de leur peine.

C'est un phénomène fréquent mais peu connu ou retenu. Il consiste à reprendre sur un autre mode une expérience personnelle vécue et à l'insérer dans un discours différent parfois très éloigné de l'expérience. A la suite d'un événement dramatique, la perte d'un parent, j'éprouve une grande souffrance faite de larmes et de tristesse. Dans la famille et avec des proches, nous la partageons. Et elle grandira encore par la convocation de souvenirs mais trop proches encore pour s'appeler souvenirs car le disparu est encore là, encore vivant.

On lui parle toujours avec les mots des pauvres gens comme chantait Léo Ferré, pauvres parce qu'affligés. La mort est refusée. Elle est tenue pour impossible parce que ce qui est arrivé est impossible. Et si elle est à peine entrevue c'est pour protester contre son injustice. Je me souviens des questions que nous posions à Dieu : « Dieu, pourquoi as-tu voulu cela ? », « que t'avons-nous fait pour mériter cette peine ?». Dieu ne répondait pas. Privé de Dieu nous sommes sans interlocuteur et ne savons pas vers qui nous tourner pour trouver des raisons à cette mort injuste. Alors commence l'enfer des conditionnels : « et s'il était parti plus tôt ou plus tard, et si l'assassin avait été contrarié, et s'il n'avait pas pu avoir les renseignements concernant sa victime, et si Samuel n'avait pas montré les caricatures et si, et si... ». La chaîne infini des conditions pour tenter de combler le vide des circonstances, tenter de reprendre le scénario, rembobiner le fil de l'existence que les Parques ont rompu, reprendre à zéro, retourner dans le passé pour changer le présent. Rien n'y fait, Samuel Patty est bien mort, pour toujours laissant désolée, ravagée sa famille à l'abandon, en souffrance comme on le dit d'une chose qu'on ne viendra pas rechercher.

 

Puis vint se superposer un autre langage, vinrent la République menacée, la laïcité inquiétée, la liberté d'expression entravée, l'école empêchée... Samuel Paty est bien mort, nous compatissons aux souffrances mais il est maintenant le symbole de toutes ces menaces qui mettent en péril nos institutions. Ce ne sont plus les proches qui témoignent de leur amour mais la patrie qui rend hommage. Samuel Paty disparaît sous les discours et les ors de la République. Par cette mutation, ce mort devenu exemplaire disparaît du monde des vivants.

 

Outre que c'est bien surestimer ce vau-rien (en deux mots) d'assassin en prétendant qu'il menacerait les institutions de La République à lui tout seul ou avec les quelques gredins qui l'accompagnent, je voudrais souligner combien il n'est pas souhaitable de déposséder les individus de leurs émotions et de leurs affects de tristesse car c'est là que se tient l'expérience subjective la plus intense et pas dans le brandissement d'étendards et le souffle de sonneries fussent-elles aux morts.

 

Samuel Paty mérite le silence du recueillement et ce billet est bien sûr de trop. Sauf, si nous ne voulons pas que s'installe un autre silence, celui de l'oubli comme sont oubliés par la société toutes les victimes des massacreurs. Qui se souvient et parle encore du père Hamel égorgé dans son église ? Non, il ne faut pas dépasser l'émotion, les larmes voire le ressentiment comme il est désormais à la mode dans le lissage des émotions et de l'aseptisation des affects. Non, il faut continuer à en vouloir à tous ces assassins pour que Samuel Paty ne meure pas une seconde fois. La mémoire de l'horreur constitue une obligation morale pour Jankélévitch. Elle est d'autant plus respectée qu'elle repose sur le ressentiment, la blessure toujours vive.

 

Sinon ne resteront que des fleurs blanches fanées par l'automne, des bougies lasses de brûler, des messages lavés par la pluie. Ainsi va le monde !

 

https://youtu.be/Pu-WhLGNAhM

 

26 Octobre 2020 Didier Martz, philosophe, auteur

« Ainsi va le monde », un recueil de 406 chroniques chez l'auteur – www.cyberphilo.org

Vieillir comme le bon vin (à paraître), La tyrannie du Bienvieillir, Dépendance quand tu nous tiens, La lumière noire du suicide, Dictionnaire impertinent de la vieillesse... Editions ERES

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.