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Billet de blog 11 déc. 2013

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223 - N comme... Nostalgie

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N comme... Nostalgie. Formée sur le grec nost-, le retour et -algie, la douleur, le mal, la nostalgie, littéralement, est le mal du retour, le mal du pays qui plonge dans l'ennui et la tristesse. C'est de ce mal que souffre le poète Du Bellay né en 1522 et mort en 1560, envieux d'un Ulysse retourné « entre ses parents vivre le reste de son âge ». Triste, il se plaint : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village / Fumer la cheminée, et en quelle saison / Reverrai-je le clos de ma pauvre maison / Qui m'est une province, et beaucoup davantage ? ».

 Au-delà du mal du pays, la nostalgie porte vers le regret d'une existence que l'on a eue, le regret des amours et dont il ne reste qu' « une photo, une vieille photo » comme le chante Charles Trenet dans « Que reste-t-il de nos amours ? ». Le pays regretté prend ici la forme du temps passé.

 La nostalgie est différente de la mélancolie. La mélancolie, contrairement à la nostalgie, n'a pas d'objet précis. La nostalgie nous porte vers une chose connue et perdue, la nostalgie de l'enfance par exemple, alors que la mélancolie est un état affectif de tristesse sans objet, une espérance sans but, une rancœur contre on ne sait quoi, un ennui vide. On aimerait être ailleurs mais sans savoir où exactement et étant ailleurs, on finit par regretter de ne pas être resté là !

L'ennui, la nostalgie sont les maux des romantiques du XIXème siècle. Une génération pleine d'espoirs et d'ambitions, mais souvent en proie aux doutes, à la mélancolie et aux désillusions. A travers René, le héros de son roman éponyme, Chateaubriand nous montre cette génération en proie au « mal du siècle », composée d'âmes, je cite, « dégoûtées par leur siècle... devenues la proie de mille chimères ». Une génération qui s'ennuie, qui fera dire à Théophile Gaultier, cité par Georges Steiner, « plutôt la barbarie que l'ennui ». C'est que, ajoute Albert Camus dans l'Homme Révolté, « Le héros romantique s'estime (...) contraint de commettre le mal, par nostalgie d'un bien impossible ».

 Le XXIème siècle s'ouvre sur des accents romantiques empreint de repli sur soi, d'un culte exacerbé du moi, d'ennui et de mélancolie. A la charnière des XIX et XXèmes siècles, les révolutions scientifiques et historiques ont généré comme de l'impatience, du désœuvrement, créant, comme le dit encore Steiner, un « mélange détonnant », une « nostalgie du désastre » qui conduira à la guerre de 14.

 Je ne sais si on peut faire le parallèle avec le ginglyme* des XXème et XXIème siècle, mais la thèse de Steiner aide à réfléchir et invite à être attentif aux effets possibles de l'ennui et de la nostalgie. Louis Chedid dans sa chanson adressée à « Anne, sa soeur Anne » (il s'agit d'Anne Frank dont on connaît le célèbre Journal, morte en 1945 dans le camp de concentration de Bergen-Belsen en Allemagne Nazie)... Louis Chedid donc, aurait aimé dire à Anne qu'elle pouvait dormir tranquille, que la vermine ne reviendrait plus. Hélas, le ventre de la bête immonde de Brecht en est toujours plein et toujours, dit Chedid, « elle ressort de sa tannière, l'historique hystérie, la nazi-nostalgie ». Ainsi va le monde.

Didier Martz, 5 décembre 2013

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* charnière, articulation

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