Je ne suis pas Charlie. Pourtant j'ai essayé. Parce qu'il y avait l'effroi, la sidération, la solidarité, le recueillement... Difficile alors de ne pas se ranger sous la bannière « je suis Charlie ». Aussi ai-je participé à la première manifestation spontanée, à la minute de silence et allumé des bougies. Des situations proches de la veillée, du recueillement, là où l'émotion sans gêne peut se laisser aller dans le silence, sans cris, sans pancartes. Humilité, retenue, recueillement. On se tait ou on échange quelques mots avec un voisin, un ami pour partager, se rappeler. C'est chaleureux. Comme on le fait aux enterrements. On raconte des histoires sur celui ou celle qui nous a quitté. On est juste triste, on peut pleurer. Pas besoin d'être Charlie pour partager cette émotion. Il suffisait d'être une femme ou un homme : bouleversé ;
Je ne suis pas Charlie car le slogan « je suis Charlie » est intrinsèquement stupide. Tant qu'à être quelque chose ou quelqu'un, j'aurai préféré être une colombe ou rien. D'autant qu'il me revient qu'on peut être sélectivement plutôt ceci que cela. Américains le 11 septembre ou Ukrainiens mais pas Palestiniens écrasés à Gaza sous les bombes israéliennes, pas plus chrétiens égorgés au Moyen-orient ou juifs massacrés dans une épicerie ;
Je ne suis pas Charlie parce que je ne partageais pas toutes les productions de l'hebdomadaire qui frisaient la provocation et pire encore, le mauvais goût avec une cible de préférence : l'islam. Avec en appui Eric Zemmour invitant sans être contesté à déporter les musulmans mais il est sans doute caricaturiste ;
Je ne suis pas Charlie car le slogan « Je suis Charlie » rassemble sous sa bannière des politiques dont la politique est de ne pas en avoir ou plutôt une qui consiste à stigmatiser des individus, à les parquer dans des banlieues, les nettoyer au karcher et à les raccompagner – doux euphémisme - aux frontières.
Je ne suis pas Charlie parce que le slogan regroupe des journalistes dits « libres » qui depuis des années suscitent en première page de leurs journaux la peur du musulman : femmes voilées énigmatiques, hommes barbus patibulaires, mosquées mystérieuses...
Je ne suis pas Charlie parce que le slogan oecuménique réunit des groupes financiers qui mettent à mal la liberté d'expression et sa diversité avec des médias – presse, radio - qui survivent à peine. Charlie-Hebdo et bien d'autres voient depuis longtemps leur liberté d'expression entravée parce qu'ils n'ont pas les moyens de cette liberté, obligés de quémander dons et souscriptions.
Je ne suis pas Charlie car sous le prétexte de défendre la république et la démocratie ont défilé sous le même drapeau : l'émir du Quatar très scrupuleux sur les libertés notamment celle des femmes et par ailleurs financeur des terroristes d'Al Nostra ;le premier ministre israélien - que je ne confond pas avec les juifs - qui a ravagé Gaza ; l'américain fauteur de guerre et de troubles de par le monde ; Le Hongrois, Viktor Orban et le gabonnais Ali Bongo particulièrement attachés l'un et l'autre à l’indépendance des médias (sic et re-sic). Tous étaient Charlie.
Je ne suis pas Charlie mais je suis allé manifester ce dimanche 11 janvier, le cœur gros et la colère rentrée, en évitant de partager mon deuil et ma douleur avec ceux qui, dès demain, poursuivront ce qu'ils ont toujours fait, le travail de la haine. Demain est très incertain, mais peut-être qu'une voie étroite s'est ouverte ce dimanche 11 janvier pour se reprendre en main. Ainsi pourra aller le monde !
Didier Martz, 13 janvier 2015
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