Ainsi va le monde n° 37 – « Une nation de 66 millions de procureurs »

Emmanuel Macron a regretté la « traque incessante de l’erreur » en France, devenue « une nation de 66 millions de procureurs », enfants compris. Pour y voir plus clair, j'ai invité deux ou trois philosophes...

On jugera le sujet réchauffé comme l'on dit d'un plat que l'on chauffe après qu'il ait été refroidi. Ce n'est pas nécessairement mauvais. Ma mère le confirmait. Mais ce n'est pas du tout l'avis de Jean Anthelme Brillat-Savarin, né en 1755 et mort en 1826, bien connu comme gastronome et auteur culinaire. Il a donné son nom au célèbre fromage. Contrairement à ma mère, il disait que si un plat était meilleur réchauffé c'est qu'il avait été d'abord mal cuit. De même, une histoire passée est réchauffée, sans saveur, si on la ressort trop longtemps après. Sachant que dans la tourmente médiatique, une journée est largement suffisante pour que les plats de l'actualité refroidissent ! Et refroidissent vite. Mais donnant raison à ma mère, peut-être que les resservir réchauffés leur donne une nouvelle saveur !

C'est donc un propos d'il y a peut-être un mois ou deux du président de la République que je vais ici resservir. Dans une allusion aux nombreuses critiques sur la gestion de la crise sanitaire, par le gouvernement, Emmanuel Macron a regretté, je cite, la « traque incessante de l’erreur » en France, devenue « une nation de 66 millions de procureurs », enfants compris. « Refus de la critique », « refus qu'on puisse lui demander des comptes », « un pouvoir qui ne veut pas reconnaître ses erreurs », « signe que le président a un problème avec le peuple », etc. Les réactions ont été nombreuses. En partie justifiées. On ne peut pas refuser aux Français la possibilité de critiquer, mais il y a aussi critiquer et critiquer. Et on dira pour en diminuer la force que cette capacité tiendra à une sorte de tempérament, de caractère, latin par excellence. Néanmoins, il est bien question ici d'un problème central concernant la nature du rapport qu'entretiennent les gouvernés avec leurs gouverneurs. Pour y voir plus clair, j'ai invité deux philosophes à venir nous faire part de leur point de vue.

J'ai nommé Thomas Hobbes et John Locke. Tous deux philosophes anglais et tous deux du XVIe siècle. Tous deux font de la philosophie politique et s'intéressent à l'État, au droit, à la justice, au pouvoir, au contrat social et plus particulièrement aux relations du peuple avec ses représentants et avec son gouvernement. Le premier, Thomas Hobbes, a fait le buzz avec sa célèbre déclaration : « l'homme est un loup pour l'homme » et en a tiré l'idée qu'il lui fallait un souverain au pouvoir absolu pour le calmer. Et ce souverain, autre buzz, c'est le Léviathan, l'État si vous préférez. Le second, John Locke, a beaucoup moins de vues et de like sur le réseau social de l'époque et d'aujourd'hui. C'est qu'il s'occupait aussi beaucoup de théories abstraites, de philosophie de l'esprit, etc., toutes choses qui intéressent peu en général les « gens » sur les réseaux dits sociaux. On en tirera les conclusions.

Sur la question de ce pays de procureurs qui nous intéresse ici, John Locke défend l'idée que je cite : «... l'homme ne saurait, ni par voie conventionnelle, ni de son propre consentement se faire l'esclave d'autrui, ni reconnaître à quiconque un pouvoir arbitraire, absolu... » Et par extension, c'est moi qui ajoute, ni se mêler de ses affaires privées, ni l'obliger à renoncer à la critique.

Pour Thomas Hobbes et son loup, au contraire, pour défendre et protéger les humains contre leurs passions naturelles et le risque de voir disparaître une humanité livrée à elle-même, il faut un ordre social coercitif. Par conséquent, chacun de remettre ses forces dans les mains d'un Souverain au pouvoir absolu - ou presque - qui leur apportera normalement paix, sécurité et aujourd'hui santé. Donc, une puissance capable de tenir chacun en respect. Ce qui revient à dire que, je cite Hobbes, : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière ». Donc de déléguer au Léviathan, à Zeus ou Jupiter tous les pouvoirs et mes quelques libertés et de recevoir en échange tranquillité et quiétude. Un troisième philosophe , Alexis de Tocqueville, ajouterait et : «  Que ne peut-il [m'] ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » Exit la critique et les procureurs. Ou alors seulement dans un domaine limité comme le recommande au cordonnier le vieux peintre grec Apelle : « Savetier, borne ta critique à ta chaussure ! ». Ainsi va le monde !

https://youtu.be/oHF1sayQubQ

Didier Martz

Philosophe, auteur

« Ainsi va le monde » un recueil de 406 chroniques

www.cyberphilo.org

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