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Billet de blog 14 décembre 2014

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262 - P comme... Pléonexie

P comme... Pléonexie. Voilà un nom peu usité. Il est formé sur deux mots grecs : pléon qui signifie « plus » ou en trop ou de trop et echein qui signifie « avoir ».

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P comme... Pléonexie. Voilà un nom peu usité. Il est formé sur deux mots grecs : pléon qui signifie « plus » ou en trop ou de trop et echein qui signifie « avoir ». On trouve pléon dans pléonasme, le terme indique la répétition de ce qui est énoncé comme dans « sortir dehors » ou « monter en haut ». Je n'ai pas trouvé trace de echein formant un substantif ou un verbe français mais echein vient de echetés, riche, qui donnera « acheter » donc quelque part « avoir ». La pléonexie est donc le désir d'avoir toujours plus, en trop ou de trop . Ce qui n'est pas sans risque pour les autres et la société lorsque des individus s'y livrent accumulent biens, argent, possession, pouvoir, etc.

 Il y a un peu plus de 2000 ans, les philosophes grecs ont donné l'alerte sur les risques d'un comportement pléonexique et nul besoin de philosophie pour en mesurer les conséquences. Dany-Robert Dufour citant Marcel Mauss, cet anthropologue qui a découvert et étudié les lois de l'échange dans les sociétés traditionnelles, montre combien celles-ci avaient en horreur la pléonexie. Une horreur car « le désir d'avoir plus », le désir d'accumuler interrompt, je cite « le cycle ternaire de l'échange dans ces sociétés, cycle qui tient en trois mots : donner, recevoir, rendre. Des traces de ce cycle existent encore dans les sociétés modernes. Mais l'homme pléonexe ne veut plus « donner, recevoir, rendre » mais simplement « prendre ». D'ailleurs, nous ressentons cette horreur ancienne dès lors qu'un pléonexe se profile dans notre entourage.

 Dans son essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimo, le même Marcel Mauss rapporte une règle générale qui organise la vie des sociétés eskimos : une famille ne doit pas posséder plus d'une quantité limitée de richesses. L'anthropologue poursuit : « Dans tout le Grönland, quand les ressources d'une maison dépassent le niveau qui est considéré comme normal, les riches doivent obligatoirement prêter aux pauvres […] et les gens d'une station (ou village) veillent jalousement à ce que nul ne possède plus que les autres; quand le cas se produit, le surplus, fixé arbitrairement, retourne à ceux qui ont moins. » « Cette horreur de la pléonexie » concerne les biens et s'étend également au pouvoir. Ainsi, les chefs de villages, à l'autorité mal définie, souvent des hommes riches et influents, ne restent chefs et ne restent riches qu'à la condition de distribuer périodiquement leurs biens. « La bienveillance seule de son groupe lui permet cette accumulation et c'est par la dissipation qu'il la conquiert. Ainsi, alter­nativement, il jouit de sa fortune et il l'expie ; et l'expiation est condition de la jouissance. Des chefs ont été assassinés, parce que trop riches. D'ailleurs, à cette redistribution est attribuée une efficacité mystique : ils sont nécessaires pour que la chasse soit fructueuse ; sans générosité, aucune chance d'attraper du gibier.

On mesure, dit Marcel Mauss, « à quel degré d'unité morale parvient la communauté eskimo ». Mais dirait-on cela ne nous concerne pas puisque nous, nous appartenons à des sociétés évoluées et civilisées ! Pléonexiques.

Ainsi va le monde !

Didier Martz, jeudi 13 novembre 2014

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