42 Conseils peu orthodoxes pour le bac philo

Ne tenez pas compte de la méthode Rendez le sujet désirable Une énigme à résoudre ? Soyez l'inspecteur Socrate Fiez-vous à vos intuitions Laissez gambader les idées Associez-les bizarrement Partez d'un oeuf, d'une chaise, d'un fraisier Contre l'ordre méthodique aimez le désordre Rêvez https://youtu.be/e2VXAthhZWc

À l'usage des candidats au bac et à tous ceux et toutes celles qui veulent réfléchir.

Tout au long de l'année, vos professeurs de philosophie vous ont tenu le « discours de la méthode », le discours de la « bonne » méthode pour réaliser une « bonne » dissertation de philosophie. La méthode, vous la trouvez aussi sur les sites du WEB ou dans des livres de poche : la dissertation en dix leçons, réussir sa dissertation, exercices mentaux et physiques pour la dissertation... J'en passe et de bien meilleures.

Donc, la « bonne » méthode pour une « bonne » dissertation. Le modèle est très formaté et reprend toujours le même plan. Le plus simple est de prendre un sujet. En général ce sont des sujets qui n'ont pas beaucoup d'intérêt eu égard aux enjeux de ce monde. Rarement des sujets sur le monde comme il va ou comme il devrait être. Le sujet c'est comme un tremplin en gymnastique pour apprendre à mieux sauter sauf qu'avec cette méthode vous ne penserez pas mieux.

Exemple de sujet aberrant : Suis-je mon corps ? Je vous souhaite de ne pas tomber sur ce genre de sujet directement sorti de je ne sais quel cerveau obscurci. Mais rassurez-vous, vous avez La Méthode pour vous sortir de l'embarras. Car au premier abord, vous êtes bien embarrassé !

Au deuxième abord, a-na-ly-sez le sujet comme dirait Descartes ou presque. Il faut a-na-ly-sez de la même manière que les magasins Carrefour po-si-ti-vent. D'ailleurs, devant un tel sujet ou n'importe quel autre, il est préférable de po-si-ti-ver.

Analysons, donc. Décomposons le sujet comme l'est votre visage. Suis-je-mon-corps ? Sans oublier le point d'interrogation qui indique que c'est une question laissant entendre que je pourrais être mon corps ou ne pas l'être sans même savoir d'ailleurs ce que cela peut bien vouloir dire. Ça c'est déjà du Shakespeare, être ou ne pas être, that is the question. » . Donc, a-na-ly-sons. « Suis » du verbe être ; « je », pronom personnel ; « mon », pronom possessif ; « corps », un ensemble fait de chair et d'os, d'organes divers et variés... Bref. Vous vous retrouvez ainsi avec une montagne de définitions plus ou moins bonnes dont vous ne savez que faire. Qu'à cela ne tienne, on vous a sûrement invités à rechercher les pré-sup-posés. Ici par exemple, on sous-entend que j'ai un corps ou que je peux être quelque chose. Ce qui n'a rien d'évident ! Mais ça vous avance beaucoup.

Voilà bien des informations complémentaires qui ajoutent de l'embarras à l'embarras du début. Mais encore une fois, rassurez-vous. De tout cela émerge - ou devrait émerger - une « pro-blé-ma-tique ». Vous l'avez entendu et lu ce mot tout au long de l'année sans jamais l'avoir rencontré. En fait c'est un mot magique. Il devrait sortir du chapeau de votre analyse sans qu'on devine comment. Le prof y arrive bien lui, car dans le tour de passe-passe qui consiste à passer de l'analyse à la problématique il a, lui, d'autres trucs dans sa main ou dans sa poche que vous vous n'avez pas. En fait la problématique, il l'a déjà en tête avant toute analyse et dès qu'il a posé le sujet.

Qu'à cela ne tienne encore une fois car dans la méthode, il y a un bonus, le plan en trois parties. Grand un, encore appelé la thèse (sic), je suis mon corps ; grand deux, encore appelé, antithèse (re-sic), je ne suis pas mon corps ; grand trois, appelé synthèse, il se pourrait que je sois un peu des deux. Cette partie est parfois appelée « synthèse normande » ou « p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ». Ça n'a rien à voir, encore que, mais il me souvient d'avoir lu au recto d'un emballage de Carambar que dans la question « Qui suis-je ? », le verbe « suis » pouvait aussi signifier « suivre » et pas seulement être. Ainsi dans notre sujet, je pourrais ainsi être mon corps, mais aussi suivre mon corps comme mon ombre qui ne me quitte pas d'un pas, me suit, me précède ou s'efface au zénith. Là, la question prend un tour plus passionnant et plus amusant. Mais ce n'est pas très orthodoxe et sera sanctionné comme sortie du sujet.

Tout ceci pour vous dire que la dissertation est un exercice contre nature contre la nature de la pensée, contre son fonctionnement naturel. La dissertation date du 19e siècle, elle n'a pas toujours existé. En philosophie et ailleurs on a pratiqué dès l'origine et encore plus tard d'autres manières de faire comme le dialogue avec Platon ; l'essai, au sens d'essayer des idées, qui avait la faveur de Montaigne ; Nietzsche, lui, utilisait les maximes et les aphorismes ; et Freud privilégiait l'association d'idées. Dans la vie ordinaire, assises sur une de ces terrasses libérées, les conversations vont bon train, à bâtons rompus. On y discute, dispute, dialogue. On lance des idées et on les associe bizarrement. On triche, on ment, on est de mauvaise foi, on est convaincu, la vie en quelque sorte... Mais la philosophie classique, métaphysique et dédaigneuse n'aime pas cela et estime que sur ces terrasses et comptoirs on ne pense pas. Aussi, aime-t-elle d'abord rétablir l'ordre dans ce qu'elle appelle la doxa, l'opinion et ranger correctement les bâtons rompus avec de la méthode.

« Suis-je mon corps ? » Au début, on ne la sent pas bien cette question. Alors on imagine. Ce qui vient en premier ce sont des images de corps, celui de mon copain, de ma copine, celui de ma grand-mère en EHPAD - il faudra que j'aille la voir - mais lorsque je vais la voir qu'est-ce que je vois un corps ou ma grand-mère ? Un corps vieillissant ou ma grand-mère ? En fait vous n'avez pas de corps mais des idées sur.

Penser, c'est commencer par raconter une histoire en « allant à gambades » dirait Montaigne, en faisant l'école buissonnière. Après, en rentrant, on mettra en ordre pour répondre à la norme et au canon de la dissertation. Une formalité en quelque sorte. Ainsi va le monde !

Ne tenez pas compte de la méthode

Rendez le sujet désirable

Une énigme à résoudre ? Soyez l'inspecteur Socrate

Fiez-vous à vos intuitions

Laissez gambader les idées

Associez-les bizarrement

Partez d'un oeuf, d'une chaise, d'un fraisier

Contre l'ordre méthodique aimez le désordre

Rêvez

Didier Martz, le 10 mai 2021

Philosophe, auteur

www.cyberphilo.org

« Ainsi va le monde »

Un recueil de 406 chroniques philosophiques de la vie ordinaire

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