465 – L'éthique, ça fait vendre.

L'éthique c'est pas moral

 

L'éthique prolifère. Pas une entreprise, un produit comme le camembert qui n'ait ce mot à la bouche. On manage par l'éthique, on pratique le ou la « markethique », téméraire néologisme qui consacre l'alliance de l'éthique et du marketing. On en fait un métier, celui d'éthicien ou d'éthicienne qui est à l'âme ce que l'esthéticien est au corps : une sorte de cosmétique.

Tout ceci est fort bien si l'objectif est de mettre un peu de morale dans les affaires et par les temps qui courent, nous ne ferons pas la fine bouche.

Ceci ne doit pas nous conduire à penser que toutes les affaires sont louches et crapuleuses alors que le plus souvent elles sont honnêtes donc conforme à la morale. L'intérêt ici coïncide avec le devoir et dès lors que le premier s'écarte un peu trop du second, dès lors que l'affaire devient malhonnête, nous savons que nous sommes dans l'immoralité.

Ainsi, si avons un choix à faire entre d'un côté être honnête et gagner de l'argent et de l'autre être une crapule sans gagner d'argent, c'est la première proposition qui emporte notre adhésion. Et il n'y a pas de problème. Sauf que dans ce cas il n'est pas facile de déterminer si nous agissons par devoir ou par intérêt. Quelle la motivation la plus déterminante ?

Emmanuel Kant, philosophe allemand du XVIIIème siècle s'est penché sur cette question. Il prend l'exemple de ce commerçant avisé – qui pourrait être votre boucher ou votre boulanger – et convient que vu de l'extérieur son comportement est honnête mais, ajoute-t-il, il n'est honnête que pour garder ses clients et sa bonne réputation. Certes, il agit conformément au devoir mais pas par devoir. Ainsi une action, bien qu'elle soit conforme à la morale peut ne pas être morale si elle est accomplie par intérêt.

Emmanuel Kant va même plus loin. Une personne peut être bienveillante par sympathie pour le genre humain. Extérieurement son action est conforme à la loi morale qui nous commande d'être bienveillant à l'égard d'autrui. Mais dans ce cas la volonté de la personne n'est pas déterminée par la loi morale : elle est déterminée par une inclination sensible, la sympathie, un mobile pathologique dit encore Kant, c'est-à-dire passif, de pathos.

Ainsi ce fameux « respect du client » que l'on voit à l'enseigne de tous les grands commerçants et en exergue à toutes les chartes éthiques en dix points n'a aucun caractère moral parce qu'il est surtout motivé par l'intérêt, parce que le client, vous et moi en l'occurrence, est source de profit. Certes, et je me répète, ce principe est conforme à la loi morale qui nous demande d'être respectueux mais il n'est pas moral.

Kant est sans doute très rigoureux voir rigoriste. Il nous invite cependant à ne pas confondre : agir conformément à un devoir et agir par devoir. Nous n'en sommes plus là. L'éthique ou la morale, comme l'on voudra à ce stade, non seulement peuvent faire bon ménage avec l'intérêt et aussi devenir un produit qui fait vendre. Comme l'on dit dans les stages de formation au marketing ou au management : l'éthique, pour faire des affaires, c'est votre intérêt, c'est une source de profit.

Au train où nous allons il est probable que bientôt tout ce qui ne sera pas source de profit sera immoral !

Ainsi va le monde.

Didier Martz, philosophe

 

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