21 — Il y a 10 ans, les printemps arabes

Une charrette renversée par les forces de l'ordre ne fait pas toujours le printemps

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid au centre de la Tunisie, le jeune vendeur tunisien de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, 26 ans, s'immole par le feu après s'être fait confisquer sa marchandise par la police. Il devient le symbole de la contestation en Tunisie. Quelques semaines après débute le Printemps Arabe.

Outside est un petit livre de Marguerite Duras, qui rassemble une soixantaine des textes écrits pour les journaux, des textes suscités par des événements quotidiens, par l’actualité, écrits avec rapidité à la manière du journaliste, articles « provoqués du dehors », dans la rue, Outside. Le 7 janvier 1957, le gouvernement français confie au général Jacques Massu les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger. Mission : mettre fin au terrorisme dans l'agglomération par tous les moyens y compris la torture. C'est la bataille d'Alger.

Dans ce climat, retour à Paris. Au printemps de l'année 1957. Marguerite Duras raconte : « C'est dimanche matin, dix heures, au carrefour des rues Jacob et Bonaparte, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés. Un jeune homme qui vient du marché de Buci avance vers ce carrefour. Il a vingt ans, il est très misérablement habillé, il pousse une charrette à bras pleine de fleurs : c'est un jeune algérien qui vend à la sauvette, comme il vit, des fleurs. Il avance vers le carrefour Jacob-Bonaparte, moins surveillé que le marché et s'y arrête, dans l'anxiété, bien sûr. Il a raison. Il n'y a pas dix minutes qu'il est là – il n'a pas encore eu le temps de vendre un seul bouquet – lorsque deux messieurs « en civil » s'avancent vers lui. Ceux-là débouchent de la rue Bonaparte. Ils chassent. Nez au vent, flairant l'air de ce beau dimanche ensoleillé, prometteur d'irrégularités. Comme d'autres espèces, ils vont droit vers leur proie.

« Papiers ? » Il n'a pas de papiers lui permettant de se livrer au commerce des fleurs. Donc, un des deux messieurs s'approche de la charrette à bras, glisse son poing fermé dessous et d'un seul coup de poing il en renverse tout le contenu. Le carrefour s'inonde des premières fleurs du printemps.

Eisenstein (qui filma le landau dévalant l'escalier dans la scène la plus célèbre du film le Cuirassé Potemkine lors du massacre de la foule par les soldats sur les marches de l’escalier monumental d’Odessa), Eisenstein n'est pas là, ni aucun autre, pour relever l'image de ces fleurs par terre, regardées par ce jeune homme algérien de vingt ans encadré de part et d'autre par les représentants de l'ordre français.

Les premières autos qui passent, et cela on ne peut l'empêcher, évitent de saccager les fleurs, les contournent instinctivement. On n'écrase pas des fleurs... Personne dans la rue ne réagit, sauf si, une dame, une seule :

« Bravo ! Messieurs cria-t-elle, voyez-vous, si on faisait ça chaque fois, on en serait vite débarrassé de cette racaille. Bravo ! »

Mais une autre dame vient du marché, qui la suivait. Elle regarde, et les fleurs, et le jeune « criminel » qui les vendait, et la dame dans la jubilation, et les deux messieurs qui représentent l'ordre. Et sans un mot elle se penche, ramasse des fleurs, s'avance vers le jeune algérien, et le paye. Après elle, une autre dame vient, ramasse et paye. Après celle-là, quatre autres dames viennent, qui se penchent, ramassent et payent. Quinze dames. Toujours dans le silence. Ces messieurs trépignent. Mais qu'y faire ? Ces fleurs sont à vendre et on ne peut empêcher qu'on désire les acheter. Ça a duré dix minutes à peine. Il n'y a plus une seule fleur par terre. »

C'était au printemps 1957. Aujourd'hui, les gardiens de l'ordre ne renversent plus les charrettes de fleurs. Il n'y en a plus. Que de grands sacs à dos sur des vélos conduits par des Africains qu'on laisse circuler librement. Il est vrai qu'à l'époque de Mohamed Bouazizi le tunisien, Deliveroo, Uber Eats n'existaient pas encore pour assurer sa sécurité !!! Néanmoins ON continue à aboyer à leur passage. Quant au printemps, dirait peut-être Desproges, il est probable qu'il ne passe pas l'hiver. Ainsi va le monde.

https://youtu.be/Gs0eDPJ1BCA

Didier Martz, philosophe, essayiste, le 17 janvier 2021

« Ainsi va le monde » une collection de 406 chroniques

Édition de l'auteur chez cafedephilosophie@orange.fr

 

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