488 - La "nomophobie" ou l'angoisse d'être privé de son téléphone portable

Une chronique pour "passer le temps" dans le sens de le filtrer pour ne retenir que l'essentiel. On verra ce qu'il en est de cette chronique qui traite d'une peur - pas celle d'être contaminé - mais de perdre son téléphone portable et mobile (sic). Encore que par "les temps qui courent", confinés comme nous sommes, la peur, nous conseille de prendre soin de notre téléphone si nous voulons rester en contact avec les uns et les autres.

Seules ou seuls, on pourra lire Voyage autour de ma chambre de Joseph de Maistre; confinés à plusieurs, Huis Clos de Sartre ou Vieillir en Huis Clos (Polard et Linx, éditions ERES).

Si vous vous sentez angoissé à l'idée de perdre votre téléphone portable ou si vous êtes incapable de vous en passer plus d'une journée, consultez-vite votre médecin : vous êtes atteint de "nomophobie". Il ne s'agit pas d'une peur de la loi comme pourrait le laisser entendre la racine grecque nomos qui signifie loi. Loin de là, la « nomophobie » est la contraction de "no mobile phobia", l'angoisse de ne plus avoir son portable. Des études menées auprès d'utilisateurs de mobiles révèlent que la majorité d'entre eux se disent "très angoissés" à l'idée de perdre leur téléphone et beaucoup avouent qu'il leur est "impossible" de passer plus d'une journée sans lui. Qui d'ailleurs n'a pas vu celui-là plongé la main précipitamment dans la poche pour vérifier que l'objet est encore à sa place, le consulter, le replacer et, en proie au doute, replonger la main tout aussitôt après.

Pour désigner ce comportement obsessionnel et compulsif, on userait volontiers du terme d'addiction. Selon le dictionnaire, l'addiction désigne l'asservissement d'un sujet à une substance ou une activité dont un individu a contracté l'habitude par un usage plus ou moins répété. C'est le cas pour l'usage intensif du téléphone portable même si le terme semble plus adapté à la toxicomanie. Il engendre néanmoins des états de dépendance psychique et/ou physique.

L'état de manque engendré par la perte de l'objet en question ne tient vraisemblablement pas à l'objet lui-même. Et comme il est tout aussi difficile de penser qu'il est indispensable d'être 24 heures sur 24 en contact permanent avec des proches ou avec le monde entier pour faire face à une improbable situation d'urgence, il faut bien que cet objet ait une autre fonction.

Alors quoi ? Le téléphone portable en concentrant ce qu'on appelle des fonctionnalités de plus en plus étendue est devenu un prolongement de nous-mêmes. C'est une sorte d'orthèse, c'est-à-dire, un appareil orthopédique servant à compenser une partie du corps affaiblie ou anormale. La genouillère est au genou ce que le mobile est à une mémoire fragilisée. C'est aussi une prothèse, un appareil destiné à remplacer, en tout ou en partie, un organe, un membre amputé, déformé ou mal formé et à lui restituer sa fonction et/ou son aspect original. La prothèse du genou remplace le cartilage usé comme le mobile par GPS incorporé, se substitue au sens de l'orientation. L'oreillette s'incorpore, bientôt une puce se greffera dans le cerveau.

Prothèse ou orthèse, le portable remplace progressivement une faculté vitale : le désir. Il donne tout tout de suite, fait faire l'économie de l'impatience, de l'attente. Il empêche d'éprouver le manque et par conséquent le désir. Il suffit de cliquer ou de caresser tactilement. Jouir sans différer, sans attendre, avoir tout à portée de mains, tel est le nouvel homme : l'homo mobilus portabilis. Privé de son portable, il retrouve l'insupportable manque. Il est en manque, donc. Ou alors, il est un objet transitionnel, celui de Winicott, sorte de « ninnin » chargé de remplacer la mère manquante. Ainsi va le monde

Didier Martz

Retrouvez toutes les chroniques dans le livre : Ainsi va le monde 406 Chroniques philosophiques de la vie ordinaire 20 euros (par chèque)et frais d'envoi.Nombre limité chez Didier Martz 3 rue Colasse 51100 Reims

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.