34 Covid, une euthanasie qui ne dit pas son nom

Chronique d'une mort annoncée : lorsqu'il se réveilla ce matin-là, Eric ne savait pas qu'il allait mourir

On se demande quelle mouche a piqué ce député pour l'amener à déposer une proposition de loi sur l'euthanasie. Certes, on comprend qu'il a été personnellement affecté par cette question, mais, au moment où l'épidémie fait tant de ravages, était-ce bien opportun ? Alors que maintenant pratiquement cent mille personnes sont mortes du virus sans avoir demandé à mourir. Ni demande d'euthanasie, ni suicide assisté, ni soins palliatifs. Quant à pouvoir mourir dans la dignité, c'est une autre affaire. Les comités d'éthique sont restés muets sur cette question.

Pour convaincre de son intérêt, des sondages ont été convoqués pour répondre à la question de savoir si on était pour ou contre l'euthanasie : 70% des Français bien portants et confortablement installés dans leur fauteuil ont répondu qu'ils y étaient favorables, favorables au geste qui sauve, qui sauve de la vie. Comme pour les directives anticipées, au doux parfum de directive européenne, il est plus facile de se prononcer à distance sur ce qu'il conviendrait de faire du corps lorsque son âme et lui ne seront plus d'accord que sur un seul point : la rupture. Décidément Georges Brassens n'a pas beaucoup ménagé la mort, toujours à lui « coller des fleurs dans les trous de son nez. »

En effet, il n'est déjà pas toujours simple de décider du jour pour le lendemain de ce que nous ferons et encore moins de ce que nous serons, alors décider des conditions dans lesquelles doit se dérouler sa propre mort à quelques années de distance laisse perplexe. Autrefois à l'article de la mort, on dictait ses dernières volontés mais au dernier moment. C'est ainsi qu'un certain laboureur sentant sa mort prochaine fit venir ses enfants et leur parla sans témoins. En fait de témoins, aujourd'hui, c'est toute une assemblée qui est au chevet du malade et mourir tranquille et seul n'est pas évident. Mais c'était un autre temps.

Aujourd'hui, le vrai, celui qui dure depuis un an maintenant, plus question de dernières volontés ou de directives, plus question de « mourir dans la dignité » et plus question de décider du « quand » on veut mourir et dans quelles conditions. Ça se décide sans nous. Et on meurt seul. Une euthanasie à grande échelle. Un peu fort comme propos, un peu rude même et pas très convenable alors que des milliers de personnes sont dans la détresse et la peine. C'est que j'y suis dans la peine, et aussi dans la colère.

Éric est mort alors qu'il ne l'avait pas demandé. On me dit qu'il est mort du Covid. C'est faux. Éric est mort d'un choc anaphylactique au moment de l'intubation.Pas exactement. Remontons dans le temps. Éric est mort parce qu'il n'y avait pas assez de personnel soignant donc pas assez d'attentions, de « care » comme on dit éthiquement. Non, ce n'est pas juste. Remontons encore à une autre cause. Éric est mort aussi parce que manquant de lits, il a fallu attendre pour en trouver un et peut-être choisir entre lui ou une autre personne. Des minutes ou des heures déterminantes. Mais quelques temps avant, la mort d'Eric était annoncée : il ne pouvait pas se faire vacciner, pas de rendez-vous possible, pas de doses suffisantes : « rappelez dans quelques jours » avait dit la voix robotisée. Puis, Éric est mort déjà bien avant parce que quelque part on a pensé qu'on pouvait mourir encore plus de faiblesse économique et d'un manque d'éducation que du virus et qu'il fallait qu'Eric continue à travailler et à envoyer ses enfants à l'École. Et bien avant encore, Éric était condamné à mourir parce qu'il n'y avait ni tests ni masques.

La chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Màrquez qui commence ainsi :« Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s'était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l'évêque arrivait ». Fatalité ? Oui. Mais pas de cette force occulte qui déterminerait les évènements et qu'on pourrait facilement accuser. Pourtant dans cette remontée dans le temps, apparaît quelque chose d'inexorable, d'inéluctable comme Oedipe allant vers son destin quoi qu'il fasse. On n'empêche pas le destin de se réaliser. Ici, la fatalité un enchainement de causes et d'effets dont on ne voit la logique que rétrospectivement. Bien sûr Éric serait mort un jour. Fatalement. Mais à l'intérieur de ce déterminisme, il est toujours possible de faire « librement autrement ». De modifier, de pallier, de retarder, de renvoyer à plus tard.

À l'enterrement, Éric, euthanasié passivement avec des milliers d'autres, était seul. Fatalement.

https://youtu.be/DfR6P0bSDWM

Didier Martz, philosophe en colère. 18 Avril 2021

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.