Ainsi va le monde n° 258 - Les exilés mentaux

Ainsi va le monde n° 258 - Les exilés mentaux

Je me heurte à une question qui reste sans réponse depuis plusieurs années face au décalage qui existe entre les bonnes intentions déclarées et les conditions de vie réelles que connaissent nombre d'individus : les vieux et les vieilles dans l'extrême vieillesse, les handicapés, les exilés sociaux sans domicile, sans travail, sans vie. Sans vie se dit de personnes décédés. On oublie qu'on peut être aussi sans vie... vivant.

Dans un raccourci, je formule la question de la manière suivante en m'inspirant d'une interrogation formulée autrefois par Blaise Pascal, entre autre philosophe : que reste-il de nous lorsque nous avons perdu tout ou partie des qualités – et aussi des défauts - qui faisaient de nous une personne, qualités et défauts qui signaient notre appartenance à la commune humanité ? On répond avec raison et en se fondant sur un principe éthique qu'une personne est une personne et qu'à partir de là elle mérite considération, respect, dignité et attention. Certes, faute de mieux, on se range bien volontiers à l'affirmation tautologique même si ce n'est pas complètement satisfaisant du point de vue de l'argumentation : une personne est une personne comme on appelle un chat, un chat.

On pourrait penser que le rappel de ce principe éthique est une condition nécessaire pour garantir ces personnes contre les mauvais traitements latents ou manifestes. Hélas, la réalité historique et quotidienne nous contrarie sur ce point. On a vu des sociétés hautement cultivées, bardées de principes moraux, pratiquer les pires exactions vis-à-vis de personnes, oui de personnes, dont on disait qu'elles étaient différentes, tellement différentes qu'elles devenaient a-normales. On voit encore aujourd'hui dans des sociétés civilisées, qui se disent parvenues au stade ultime de la morale et de l'éthique, déconsidérer, maltraiter, laisser pour compte et sur le chemin bon nombre de personnes qui ont le tort d'être ou très âgées, handicapées – voire les deux – étrangères socialement ou culturellement, voire les deux. La grande différence entre hier et aujourd'hui est l'affirmation qu'elles sont toutes au cœur des préoccupations politiques et il n'est pas un discours qui, la langue sur le cœur, n'indique que la personne handicapée en est le centre (avec beaucoup d'autres personnes d'ailleurs, ce qui fait du monde!) et que la résolution de ce problème est un enjeu majeur pour le XXIème siècle (sic).

Le livre de Jeanne Auber « Les exilés mentaux, un scandale français » dans lequel elle détaille son combat quotidien pour offrir à sa fille polyhandicapée Julie un cadre adapté et bienveillant est un exemple de plus de la considération attachée aux personnes handicapées. Entre 5000 et 8000 handicapés mentaux (on n'a pas de chiffres précis) sont exilés en Belgique faute de solution en France. Sur le marché du handicap, La France sous-traite le sort de ses ressortissants à la Belgique pour qui c'est une affaire juteuse sur le plan économique, social et financier. Comme le notait le journal Libération ces boîtes à français installées sur le territoire belge sont créatrices d'emplois.

Juteux, ça l'est beaucoup moins pour les familles françaises qui le paient en argent, en temps, en énergie. Enfin, pour celles qui peuvent se le permettre. On estime qu'il faudrait créer environ 50000 places en France pour répondre aux besoins de ces familles le plus souvent contraintes de, entre guillemets, « s'arranger ».

Pourtant on ne manque pas de moyens, il y a même quelques volontés politiques vélléitaires mais la situation de ces personnes ne s'améliorent pas significativement. Certes, dit-on, pour faire patienter, Paris ne s'est pas fait en un jour.

En fait, nous ne voulons pas des handicapés mentaux et des autres. Le néant français est un déni collectif. Il est le signe d'une société qui ne veut pas voir, qui tourne la tête lorsqu'elle croise sur son chemin quelqu'un qui n'est pas pareil, qui lui rappelle sa fragilité et sa finitude.

Ainsi va le monde, 14 octobre 2014



Didier Martz



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