12 - On ne sait plus quoi penser ?

12ème épisode de la série Ainsi va le monde où l'on observe qu'il n'est pas facile de penser ce qui nous arrive : trop de tuiles, trop d'explications, d'analyse. Il se disait qu'expliquer c'est empêcher de comprendre mais que comprendre c'était devenir paresseux... Allons bon !

On ne sait plus quoi penser me disait un voisin masqué et tenu en respect.

- Penser à quoi, lui répondis-je?

- Ben quoi vous n'êtes pas au courant ? Le réchauffement climatique, les attentats, l'épidémie, la guerre ici et là... et j'en passe.

- Vous y pensez ?

- Bien sûr que j'y pense et je ne peux pas faire autrement avec les informations en continu. On ne voit et n'entends que ça ? Mais c'est pas ça que je veux dire. Je veux dire que je ne sais pas quoi en penser.

- Je ne comprends pas. Vous y penser et vous ne savez pas quoi en penser ?

- Eh bien c'est ça. J'y pense mais je n'y comprends rien, je n'arrive pas à y donner un sens, si vous voulez. C'est ça « quoi en penser » et non pas penser à quelque chose, au pain que je dois aller chercher par exemple. Par contre, je peux m'interroger sur ce fait et savoir quoi en penser. Je me sens comme ce funambule en équilibre sur son câble, sans filet au-dessous pour amortir sa chute.

- Quel filet ?

-Je ne sais pas moi.Il me faudrait des éléments de compréhension qui rendent l'arrivée au sol plus douce.

- Pourtant ça ne manque pas les donneurs de sens. Je ne parle pas de ceux qui diffusent et infusent de l'information à longueur de journée, vraie ou fausse, partielle et souvent partiale. Non, je parle de ceux qui expliquent, qui donnent les raisons et les causes du réchauffement, du terrorisme, de l'épidémie... Des gens qui ont étudié ces phénomènes.

- Oui je vois bien ce que vous voulez dire. Je distingue bien les deux. Des explications on en a, des éléments pour comprendre aussi mais on en a trop et qui même parfois se contredisent. Il manque toujours quelque chose au bout.

- Parce que les situations sont complexes...

- Ah ! Ah ! Ah oui complexe, vous me faites bien rire avec votre « complexe ». Dès qu'on n'y comprends rien on dit que c'est complexe, sorte de fourre-tout de l'ignorance. Dans le livre Mars de Fritz Zorn, on disait c'est « compliqué » lorsqu'on ne pouvait pas parler d'un sujet. Complexe c'est plus moderne !

- On ne peut pas tout expliquer, on n'est pas des Dieux

- En attendant, « aujourd'hui » est un vrai feu d'artifice. On est cernés. Le virus attaque la santé, les attentats génèrent la peur, suit la crise écologique, et avec tout cela la défaillance des hommes politiques…  Bref nous sommes mis à rude épreuve sur tous les plans. Plus un pied au sol, le déséquilibre est à son comble,  nous sommes comme en lévitation, le sol terrestre devient dangereux. Même « demain » ne peut plus s’envisager sans trembler.

- Il faut peut-être renoncer à vouloir comprendre ? D'abord d'où vient cette idée qu'il faudrait donner du sens à toute chose ? On a été élevé à Dieu qui donnait du sens à la vie, puis biberonné à la Raison impériale qui prétendait faire rendre raison de toutes choses et nous continuons à avoir la même exigence : du sens, du sens encore du sens ! Nous sommes sous l'empire du sens.

- Vous êtes bien malin vous, et après ?

- On pourrait peut-être, même si cette idée a vieilli, revenir à la pensée d'Albert Camus. Le divorce, dit-il, entre l'homme et le monde est consommé surtout à cause de l'homme. Devant nos interrogations métaphysiques, notre demande de sens, le monde reste silencieux. Il faut accepter avec Camus le non-sens des choses et savoir l'assumer.

- Moi, j'y suis pour rien dans tout ça, ou très peu. Il faudrait peut-être se tourner vers ceux qui ont des pouvoirs. En tous les cas je n'y comprend toujours rien. A quoi ça sert de parler, d'abord ?

- Eh bien alors être comme l'araignée muette et solitaire concentrée sur le tissage de sa toile sans se demander si son activité à un sens ? Ça fait juste de l'utilité pour elle et de la beauté pour nous.

 

Postface : alors qu'en général les individus ont toujours une idée sur tout, les voilà qu'ils sont dans la situation de ne pas savoir quoi penser de ce qui se déroule sous leurs yeux : d'être sans opinion. D'une part parce que la situation elle-même est difficile à penser, d'autre part parce qu'ils ont renoncé à recourir à tout ce que la médiacratie déverse au jour le jour dans leur conscience.

Ainsi va le monde !

 

https://youtu.be/7FrnS2K_Rfs

 

10 Novembre 2020 - Didier Martz, philosophe, auteur, essayeur d'idées

 

« Ainsi va le monde », un recueil de 406 chroniques de 2008 à 2018 (chez cafedephilosophie@orange.fr)

La tyrannie du Bienvieillir - Dépendance quand tu nous tiens - La lumière noire du suicide - Dictionnaire impertinent de la vieillesse – Vieillesse un autre regard – Vivre quand le corps fout le camp... (chez ERES) - www.cyberphilo.org

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