13 - Les grenouilles

Où l'on se demande pourquoi nous supportons si bien l'eau chaude

13 - Les grenouilles

Ma belle-fille, Marie, me raconte une histoire sans doute connue. On précise tout de suite que ce n'est ici qu'une histoire, pour éviter les remontrances des comités de défense des animaux.

« Imaginez, dit-elle, une marmite remplie d’eau froide, dans laquelle nage tranquillement une grenouille. Le feu est allumé sous la marmite. L’eau chauffe doucement. Elle est bientôt tiède. La grenouille trouve cela plutôt agréable. La température grimpe. L’eau est chaude. C’est un peu plus que n’apprécie la grenouille, ça la fatigue un peu, mais elle ne s’affole pas pour autant. Maintenant l’eau est vraiment chaude. C'est très désagréable, mais la grenouille affaiblie, supporte et ne fait rien. Jusqu’à la température où elle va finir par mourir à petit feu, sans avoir réagi. Sûrement que plongée directement dans une eau à 60°, la grenouille aurait sauté immédiatement en dehors de la marmite. » Et Marie de poser une question : sommes-nous des grenouilles ?

On comprend le sens de cette analogie : lorsqu'on veut introduire un changement dont on pressent qu'il risque d'être mal reçu, il est préférable de le faire progressivement. C'est valable par exemple dans la relation parents-enfants ou professeurs-élèves. D'une certaine manière c'est de la bonne pédagogie mais la frontière avec la manipulation est ténue. Dans le même esprit cette technique vaut aussi dans la relation du gouvernement aux citoyens. C'est vraisemblablement dans ce schéma que s'inscrivait la question de Marie : sommes-nous des grenouilles ? Référence faite à toutes ces contraintes, restrictions, empêchements que nous subissons depuis six mois avec la crise épidémique et peut-être même avant et qui fait que beaucoup de nos libertés sont remises en cause. Cuite à feu doux, il semblerait qu'une grande partie de la population grenouillère ne réagisse pas beaucoup à ces atteintes. Pas de réaction, pas d'opposition, pas de révolte ou si peu. La température de l'eau est encore supportable. Mais elle augmente encore, sans brusquerie ni à-coups.

Pour réchauffer l'eau doucement, il faut avoir des manières délicates mais montrer qu'il y a nécessité à rester dans l'eau même chaude, même très chaude. Et répéter que la situation l'exige, que c'est pour notre santé, notre sécurité, qu'il n'y a pas d'alternative. En somme que c'est pour notre Bien et que par conséquent on peut faire provisoirement quelques sacrifices et s'accommoder d'une eau plus chaude. On eut beau les avertir : en vain. Elles crièrent au complotisme !

 

On sait, grâce à la Fontaine et sa fable Des grenouilles qui voulaient un Roi, que les grenouilles sont peureuses, sottes, bêtes, serviles et qu'en cela elles ressemblent beaucoup aux humains. De plus elles ont un instinct grégaire développé et une tendance marquée, comme les moutons, au panurgisme qui consiste à suivre aveuglément et sans réfléchir le premier de cordée.

 

Pour s'excuser de cette servilité on pourrait invoquer la forte pression d'un pouvoir qui ne supporte pas la contestation et oblige à lui obéir en usant de différentes formes répressives dont il ne se prive pas. Aussi, pour éviter la matraque vaut-il mieux rester dans la marmite. Etienne de la Boétie, l'ami de Montaigne, fait une autre hypothèse et même plus qu'une hypothèse. Au fait, dit-il, ce pouvoir dont vous vous servez pour justifier votre soumission de qui le tient-il selon vous ? Eh bien simplement de vous, dit la Boétie et de poser quelques questions : « A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? ». Très brutal ce La Boétie. En somme, si les grenouilles vont à l'eau et y restent jusqu'à ce que mort s'ensuive, c'est qu'elles sont complices, en intelligence avec l'ennemi objectif.

 

On dira que les grenouilles auraient pu se demander qui était le propriétaire de la marmite, de l'eau, du feu et qui était responsable de cette mise en scène. Trop tard ! Contrairement au Corbeau de la fable, elles ne purent même pas jurer qu'on ne les y reprendrait plus. Ainsi va le monde !

 

https://youtu.be/mXPPUsXteEA

 

 

16 Novembre 2020 - Didier Martz, philosophe, auteur - www.cyberphilo.org - Livres :

« Ainsi va le monde », un recueil de 406 chroniques chez l'auteur – –La tyrannie du Bienvieillir, Dépendance quand tu nous tiens, La lumière noire du suicide, Dictionnaire impertinent de la vieillesse, Vieillesse : un autre regard, vivre quand le corps fout le camp ... (Editions ERES) – La liberté (Université de Marrakech)

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