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Billet de blog 26 juin 2021

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Ainsi va le monde n° 43 La disparition des lucioles

Alors que les présidentielles, les réformes dites sociales, la crise sociale et sanitaire... battent leur plein, on se demandera ce que viennent faire les lucioles dans ces affaires ? C'est qu'il ne peut y avoir de politique sans la beauté et que mettre de la beauté dans la politique c'est en faire la critique...

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Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, le réalisateur et écrivain Pier Paolo Pasolini est assassiné. Il n'était pas beaucoup aimé des milieux politiques et financiers italiens pour ses prises de position notamment sur le fascisme. Le 1er février 1975, neuf mois avant sa mort, il écrit dans le quotidien italien Corriere della Sera un article polémique à propos de l’héritage du fascisme, intitulé « Le vide du pouvoir en Italie ». Il y utilise une allégorie pour décrire l’installation d’une société dominée par la production, la marchandisation, la consommation d'objets inutiles tout ceci conduisant à la disparition de ce qui pouvait encore être apprécié.

Et il écrit : « Au début des années soixante, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles... Ce “quelque chose”, intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la disparition des lucioles”.

L'allusion est claire : le monde se défait. La luciole ou « ver luisant » est en voie de régression dans la plupart des pays ou bien a complètement disparu. Le dérèglement climatique, les insecticides, la pollution lumineuse sont les principales causes de son extinction avec toutes les autres espèces qui suivent le même chemin. En fait ce ne sont pas ces phénomènes qui sont les causes mais les décisions politiques et économiques qui les produisent. Le texte de Pasolini invite à une réflexion où se mêlent politique et esthétique. Tout d'abord, il faut une nouvelle fois revenir sur ce que Max Weber appelait le désenchantement du monde.

Un monde désenchanté est un monde qui sous les coups des explications rationnelles, scientifiques et de leurs conséquences techniques se vide de ses mythes et légendes, de ces histoires dont on dit qu'elles sont à dormir debout. Ainsi, d'un côté, la luciole est décrite comme appartenant à la famille des lampyres. Une famille qui regroupe plus de 2000 espèces connues de coléoptères produisant presque tous de la lumière, de jaune à verdâtre, d'une longueur d'onde de 510 à 670 nanomètres, etc. Pas de quoi rêver ! ; d'un autre côté, on dira que la luciole est un « feu follet » qu'enfant on allait observer non sans crainte dans les cimetières à la nuit tombée, comme étant un signe d'un parent décédé. En dehors des cimetières, on trouvait des lucioles au fond des forêts, près de quelques marécages ou autres endroits désolés. La nuit venue, elles remuaient lentement dans la nuit pour tromper le voyageur égaré. Aussi lorsqu'il voyait ces lumières, il imaginait, soulagé, qu'elles avaient été allumées par des hommes et il se dirigeait vers elles. Mal lui en prenait : il se retrouvait alors pris dans les rets d'une fée malveillante et sombrait dans le marécage. Beaucoup périr ainsi. Donc d'un côté, un monde sans rêve, ni valeurs, ni beauté ; de l'autre, un monde qui enchante les enfants et les plus grands.

On sait – ou devrait savoir - que la disparition des lucioles comme des abeilles et de bien d'autres espèces est le résultat d'un système économique et d'une politique. Mais comme dit Jean-Paul Curnier dans un article de la revue Lignes de 2005, cette disparition invite aussi à une réflexion esthétique. La disparition des lucioles, c'est aussi, dit-il et selon Pasolini, l'allégorie de la disparition de la beauté dans le monde. Je cite : « Et cela ne peut être mis au compte d’un quelconque passéisme. Que la beauté ait disparu ne suppose pas que tout ce qui existe désormais est objectivement laid, mais que la transformation progressive de toute existence vivante en objet est une horreur devant laquelle il est normal d’avoir peur et de ressentir du dégoût. ».

A priori rien de politique dans cette déclaration et les idéologues de toutes sortes, de droite de gauche, d'en haut et d'en bas, se retourneront dans leur vie à l'idée que la disparition des lucioles soit un sujet plus important que les élections présidentielles, la crise sanitaire et sociale, la réforme de l'assurance-chômage et celle des retraites... C'est parce qu'ils ne voient pas le lien entre esthétique et politique. Car dans ces deux domaines dit Hannah Arendt, c'est la même faculté qui est en jeu, la faculté de juger. Dire « c'est beau » ou « c'est une dictature », c'est juger, c'est partager nos goûts et nos opinions et, dirait le philosophe allemand Kant, d'élargir notre mentalité car elle a une fâcheuse tendance à être bornée voire étriquée. Ainsi, la culture au sens large, là où s'exerce le jugement de goût, le jugement esthétique, constitue donc un facteur de résistance à la tendance au nivellement qui caractérise la société moderne et qui pousse à des mentalités uniques et homogènes. Pouvoir apprécier, admirer et aimer les lucioles c'est encore juger, distinguer, comparer. C'est un acte critique et c'est donc un acte politique. Sans les lucioles, les abeilles, les hirondelles pas de jugement politique !

Il me revient qu'un soir d'été, un soir de forte chaleur, les hirondelles, le ventre creux, tournaient désespérément dans un ciel déserté par les insectes, une toile d'araignée désolée et languissante battait légèrement à la brise vespérale et des réverbères moroses rêvaient des papillons de nuit déserteurs. Tout à coup, déchirant l'air, un pare-brise de voiture immaculé, sans tache ni souillure, aux essuies-glaces résignés, proclamait effrontément la victoire de l'homme sur l'insecte. Ainsi va le monde !

Didier Martz, le 20 juin 2021

https://youtu.be/zsNWqoYOsVI

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