« Il y avait un pays où tout était interdit. Or seul le jeu du bâtonnet n’était pas interdit, et les sujets qui s’y adonnaient se réunissaient sur certains prés à la lisière du village et y passaient leurs journées, en jouant au bâtonnet. Et comme les interdictions étaient venues progressivement, toujours avec des raisons et des justifications, il n’y avait personne qui y trouvât à redire ou ne sût s’adapter.
Les années passèrent. Un jour, les connétables s’aperçurent qu’il n’y avait plus de raison à ce que tout fût interdit et ils envoyèrent des messagers pour avertir leurs sujets qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Les messagers s’en allèrent aux endroits où les sujets avaient l’habitude de se réunir.
« Sachez, annoncèrent-ils, que plus rien n’est interdit. » Les autres continuaient à jouer au bâtonnet.
« Avez-vous compris ? insistèrent les messagers. Vous êtes libres de faire ce que vous voulez.
« Très bien répondirent les sujets. Nous, nous jouons au bâtonnet. »
Les messagers s’évertuèrent à leur rappeler combien d’occupations belles et utiles ils avaient eues dans le passé et pourraient avoir de nouveau à partir de maintenant. Mais les autres ne les écoutaient pas et continuaient de jouer au bâtonnet, un coup après l’autre, sans reprendre haleine.
Ayant vu que leurs tentatives étaient vaines, les messagers revinrent le dire aux connétables. « Ça va être vite fait, répondirent les connétables. Interdisons le jeu du bâtonnet. » Ce fut alors que le peuple fit la révolution et les tua tous. Puis, sans perdre de temps, il recommença à jouer au bâtonnet. » Cet apologue est tiré du livre d'Italo Calvino, La Grande bonace des Antilles.
La version de votre serviteur
Il y avait un pays où rien n'était interdit. Les sujets pouvaient s'adonner à n'importe quel plaisir, tout leur était bon. Ils pouvaient même, s'ils le désiraient se marier entre hommes ou entre femmes, choisir leur enfant. Ils se réunissaient sur de grandes aires à la lisière des villes qu'on appelait super ou hyper marchés selon la taille ou sur des près aménagés nommés Central Park de telle manière qu'on y trouvait de quoi jouer, s'amuser, se restaurer. S'ils préféraient rester seuls ou à quelques-uns tout en gardant un sentiment d'appartenance à la collectivité ils pouvaient regarder à la télévision, seul mais ensemble, « Questions pour un champion », « Ko-lanta » ou le dernier match de football du paris Saint Germain. Bref, ils étaient libres.
Un jour, les connétables de droite et de gauche confondues s’aperçurent qu’il n’était pas bon pour le peuple qu'il s'abandonne ainsi à des plaisirs somme toute futiles et ils envoyèrent des messagers, surtout dans les banlieues, pour avertir leurs sujets que désormais il leur faudrait se cultiver, s'éduquer, être responsables et citoyens. Les messagers s’en allèrent aux endroits où les sujets avaient l’habitude de se réunir et leur communiquèrent les volontés des connétables de droite et de gauche. « Très bien » répondirent les sujets mais ils continuèrent comme devant.
On eut beau s'évertuer à leur rappeler à combien d’occupations belles et utiles ils pourraient se livrer, aux mondes merveilleux qu'ils pourraient découvrir à l'Ecole, dans les livres, sur ARTE et France Culture mais ils n'écoutaient pas et continuaient de regarder TFI à longueur de journée, sans reprendre haleine.
Leurs tentatives restant vaines, les messagers revinrent le dire aux connétables. « Ça va être vite fait, répondirent les connétables. On va mater les sauvageons, nettoyer ça au karcher... Ce fut alors que le peuple alla sur une place, fit la révolution et les tua tous. Puis, sans perdre de temps, il repris la route du supermarché, et recommença à jouer à la Game Boy.
Italo Calvino sous-titre son livre « Contentement et richesse » : le peuple préfère-t-il se « contenter» de jouer plutôt que de se saisir de la « richesse » constituée par la liberté ? Le goût pour la « servitude volontaire » est-il inscrit dans la condition humaine ? Alors comment va le monde ?
Didier Martz, philosophe, 21 Octobre 2014
Ainsi va le monde Une chronique hebdomadaire sur RCF
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