4 Les avatars de la liberté

Comme si l'épidémie avait modifié quoi que ce soit aux manières de vivrer

4 – Ainsi va le monde : Les avatars de la liberté

 

Le confinement, la distanciation physique ou sociale, la limitation des déplacements, le masque obligatoire... toutes ces dispositions prises tout au long de la crise sanitaire pour faire face à l'épidémie sont vécues comme contraignantes, vécues comme une atteinte aux libertés. Même si elles sont prises pour notre bien.

 

En effet, contraindre les individus à rester chez eux, à ne sortir que pour de bonnes raisons et munis d'une auto-autorisation et parfois avant un couvre-feu; inviter fortement à se tenir à distance les uns des autres, distance fixée à un mètre ; conseiller tout aussi fortement de se laver les mains régulièrement, de porter un masque à l'intérieur des lieux publics et en plein air et maintenant un possible contrôle des réunions familiales et amicales ... Mises bout à bout ces interdictions et obligations dressent un tableau peu idyllique et peu démocratique de la société. Et si l'on ajoute l'état d'urgence, les décisions prises par ordonnances gouvernementales et par arrêtés préfectoraux zélés ; et si l'on ajoute pour compléter le tableau, la présence de militaires en treillis et armés déambulant dans les rues et dans les gares, on peut avoir quelques raisons de s'inquiéter car l'ensemble fait fortement penser sinon à une dictature du moins à un régime autoritaire. En tous cas à leurs prémisses. Ici on invoque Big Brother, là le nazisme ou le fascisme, sans doute avec excès mais qui est le témoignage d'inquiétudes, de craintes voire de peurs.

 

Or quelque chose retient d'adhérer complètement à ces thèses car somme toute on ne fait que découvrir là quelque chose qui existe déjà et depuis longtemps. Prenons quelques exemples :

- Le confinement ? Voilà belle lurette que nous vivons confinés, assignés à résidence. Combien de temps passons nous au domicile à se restaurer, à dormir, à regarder les écrans... ? Pour ensuite passer à un autre confinement, celui du lieu de travail. Une vingtaine d'heures.

- Les déplacements ? Quelle est la nature de nos déplacements ? Domicile, lieu de travail ; domicile, lieu d'approvisionnement ; domicile, parc de loisirs. S'agit-il ici de liberté ? Quelles sont les occasions où nous avons le sentiment de nous déplacer sans contraintes ?

- La distanciation maintenant. Il y a bien longtemps que la séparation des individus entre eux est un fait établi. Le processus s'accélère via la généralisation des téléphones mobiles, la pratique du SMS ou du courriel, e-mail en français. Gageons aussi que l'extension du télé-travail mettra fin à une bonne partie de nos relations. Dans ce processus on intégrera une forme de distanciation paradoxale que j'appelle du nom de ce standard de jazz américain : Alone together ou tout seul ensemble. Il s'agit d'ensembles d'individus où chacun se retrouve librement ensemble mais seul: supermarché, plage, zone de loisirs, embouteillages... Ensemble mais au bout du compte dit la chanteuse «toujours tout seul au monde ».

 

On objectera qu'entre les deux formes, entre la première et la seconde, il y a une profonde différence. Dans la première tout nous est imposé, dans la seconde il nous semble l'avoir voulu et agir librement. C'est librement que j'achèterai le dernier mobile qui me rend immobile et encore plus librement que je m'abonnerai à la 5G. Dans la première situation la loi, les règles commandent et la désobéissance est sanctionnée ; dans la seconde, c'est la norme commune qui commande. Dans la première la police veille, dans la seconde c'est le regard des autres. Ni amende, ni interdit, ni transgression. Est normatif, normal ce qui consiste à faire comme tout le monde en laissant entendre que nous avons le choix. Après normatif, il y a normal, puis normalisation. On pourrait alors se demander si nos prétendues « libertés » - on rit entre les guillemets disait Paul Claudel – elles-mêmes ne servent pas à masquer l'absence de liberté. Ainsi va le monde !

 

14 Septembre 2020 - Didier Martz, philosophe, auteur

« Ainsi va le monde », un recueil de 406 chroniques de 2008 à 2018 chez l'auteur

La tyrannie du Bienvieillir, Dépendance quand tu nous tiens, La lumière noire du suicide... chez ERES

 

https://youtu.be/Qg8nT9rY9-Q

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.