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Position du problème
Il faut renoncer à l’idée illusoire d’un temps absolu, indépendant du monde et de ses transformations : un cadre neutre où les êtres et les choses circuleraient à leur guise. Cette conception, héritée de Newton, a été dépassée par la physique contemporaine. Le temps, pas plus que l’espace, ne se donne « en soi », comme une substance séparée : il apparaît toujours en relation avec des phénomènes, des processus, des expériences.
La science nous apprend que le temps possède une certaine objectivité : il est inscrit dans la structure de l’espace-temps, il influe sur le devenir des particules comme sur celui des galaxies. Mais cette objectivité n’est pas celle d’un absolu uniforme : il n’y a pas un seul temps universel, identique pour tous, mais une pluralité de temps propres, qui varient selon la vitesse, la gravité, la courbure de l’espace-temps.
En même temps, le temps est aussi une invention humaine. C’est l’homme qui a créé les secondes, les calendriers, les horloges, pour donner forme à l’écoulement du monde. Sans nous, il n’y aurait ni repères, ni datations, ni chronomètres : seulement un cosmos en transformation. Ainsi, le temps n’est ni une substance indépendante, ni une pure illusion : il se tient à la jonction du monde et de l’esprit qui le pense.
Le temps est relatif à l’espace
Pour la physique, le temps ne se sépare pas de l’espace : il constitue avec lui la trame unique de l’espace-temps. C’est pourquoi Einstein a pu dire qu’il fallait cesser de penser en termes de trois dimensions d’un côté et d’une quatrième de l’autre : il n’y a qu’un seul tissu à quatre dimensions, où le temps est lié à la géométrie de l’univers.
Historiquement, on a longtemps mesuré le temps par le mouvement : l’ombre du gnomon, l’oscillation du pendule, la rotation des astres. Aristote affirmait déjà : « Le temps est le nombre du mouvement, selon l’antérieur et le postérieur ». Mais la science moderne a déplacé cette intuition. Les horloges d’aujourd’hui ne comptent plus des distances parcourues, mais des oscillations atomiques, phénomènes quantiques qui vibrent sans référence à un déplacement spatial.
Il reste que, dans la relativité, le temps dépend bel et bien des propriétés géométriques de l’espace-temps. L’écoulement n’est pas le même partout : la durée propre d’un voyageur spatial diffère de celle d’un observateur resté sur Terre. Le temps n’est donc pas un cadre universel et identique, mais une dimension relative, modulée par la vitesse et par la gravité.
Le temps est relatif à sa mesure
Si le temps est relatif à l’espace, il est aussi relatif à la conscience qui le mesure. Aristote posait déjà la question embarrassante : le temps existerait-il s’il n’y avait personne pour le compter ? Car « s’il ne peut y avoir rien qui nombre, il n’y a rien de nombrable ».
La physique moderne répondrait que oui : le temps existe bien sans nous, inscrit dans l’espace-temps, mesurable dans les phénomènes cosmiques et atomiques. Les particules se désintègrent, les étoiles vieillissent, les horloges battent leurs secondes, que nous soyons là ou non pour les observer.
Mais il est tout aussi vrai que le temps, tel que nous l’expérimentons et le nommons, reste lié à l’homme. Nous avons inventé les secondes, les calendriers, les unités qui découpent l’écoulement en instants mesurables. La science elle-même exprime le temps dans le langage de nos instruments et de nos conventions.
Les animaux, comme le chat, perçoivent peut-être l’avant et l’après : il constate que sa gamelle hier pleine de croquettes est aujourd'hui remplie de lait. Mais il ne mesure pas l’écart, il ne le traduit pas en minutes ni en heures, même la différence hier/aujourd'hui doit rester floue. Seul l’homme fait du temps une grandeur abstraite et universalisable.
Ainsi, il y a bien deux visages du temps : l’un, physique, inscrit dans la texture de l’univers ; l’autre, humain, forgé par la conscience et la culture. Entre les deux se joue l’énigme du temps, à la fois objectif et relatif, mesurable et vécu.
Le temps est relatif au travail humain
Comment les hommes ont-ils inventé le temps, ou plutôt pourquoi ont-ils éprouvé le besoin de mesurer le changement avec de plus en plus de précision? L’on suppose que la Nature accueillant le genre humain lui donna (ou lui imposa) l’idée d’organiser primitivement son existence sur le modèle cyclique qui est celui de la vie biologique. Ainsi sont nés les premiers calendriers, faits pour rythmer la vie sociale : en fonction de la terre (facteurs agronomiques), mais surtout en fonction du ciel (facteurs astronomiques). (Image : calendrier Aztèque). Mais la raison profonde réside dans les nécessités de l’existence et du travail communs. Comment vivre collectivement sans s’entendre un minimum sur des “heures”, des “rendez-vous”, des pauses, des célébrations, etc.? On peut dire que la nécessité de mesurer et de partager le temps est liée à l’expansion de l’espace humain et à l’organisation de la vie sociale.
Le temps est relatif à l'évolution des sociétés
Le temps social semble objectif, partagé par tous, mais toutes les sociétés n’ont pas adopté la même mesure du temps, c’est-à-dire le même calendrier. Elles n’ont pas toutes le même rythme de vie, or l’on sait que la perception du temps dépend des époques et des modes de vie. Avec la « vie moderne » nous assistons à une sorte d’« accélération » du temps, nous avons une perception de plus en plus stressée et obsessionnelle du temps, imposée par un mode de vie productiviste, la multiplication des échanges, la concentration urbaine, etc. Alors même que nos journées sont probablement plus "longues" et plus remplies que celles de nos ancêtres néandertaliens, elles nous paraissent trop courtes, le temps nous « manque », et parfois l’« on ne voit pas le temps passer ». Ce qui n’est qu’une façon métaphorique de dire que l’on ne jouit pas de la vie comme on le souhaiterait. Là encore on ne parle pas du temps lui-même mais plutôt de notre façon de vivre.
Le temps est relatif à l'évolution des individus
Au sein d’une société la perception du temps est elle-même relative, et même subjective, elle n’est pas la même pour tous les individus. Le temps d’un octogénaire (surtout résidant en institution !) semble lent en apparence (surtout pour le visiteur !), il ne se passe rien, pire même il ne se passe pas un jour sans qu'il ne se passe rien ! Les jours se ressemblent et tout semble immobile, mais là où il n’y a pas de mouvement il n’y a pas non plus impression de durée, et pour l’octogénaire paradoxalement le temps passe vite. Inversement, on dit souvent que l’enfance passe vite : c’est vrai rétrospectivement, depuis le regard d’adulte qui s’en effraie ; mais le temps de l’enfance est vécu comme long, voire interminable, et quand on est enfant, l’on est toujours pressé de grandir… D’une façon générale, plus l’individu vieillit et s’approche de la mort… plus le temps semble s’accélérer ! On voit bien que cette impression reste subjective et relative, dictée par la perspective de la mort, et ne correspond à rien d’objectif.
Donc le temps objectif, qu'il soit cosmique ou social, est loin d'épuiser la réalité humaine du temps, qui reste largement un phénomène subjectif.
dm