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Billet de blog 23 septembre 2025

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Le temps qui passe, c'est le passé

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Illustration 1

Le temps comme changement et passage v.s. l’éternité de l’âme selon Platon

Pour Platon le temps revêt une connotation plutôt négative. D’un côté c’est l’existence de l’homme dans le temps, c’est-à-dire la souffrance, l’inquiétude, l’ignorance, etc. qui engage à philosopher (les dieux éternels ne philosophent pas), d’un autre côté le temps est refusé, nié, puisqu’il s’agit de se libérer du temps, à la recherche d’une forme d’éternité que le philosophe trouve dans les « Idées ». D’ailleurs pour lui le temps n’existe pas vraiment. Le temps n’”est” pas car « en vérité, l’expression “est” ne s’applique qu’à la substance éternelle » écrit Platon. La substance, c’est la nature propre d’une chose, son être essentiel et permanent. Le contraire de la substance, l’inessentiel provisoire, c’est l’accident : le temps règne sur le monde de l’accidentel. Formellement, cette opposition substance/accident appartient plutôt au langage aristotélicien ; il n'empêche que pour Platon le temps n’est pas vraiment car il est essentiellement changement, ou encore devenir. Le temps qui passe contredit ce qui demeure, ce qui est éternel.

Seulement, tout en contredisant l’éternité, le temps est conçu par Platon comme une « certaine imitation » de l’éternité. C’est-à-dire que le temps ne se déroule pas de manière linéaire, mais au contraire de façon cyclique : c’est l’image de « la roue du temps » qui tourne, symbole commun aux philosophies orientales. De sorte que le temps fait une boucle, revient sans cesse, effectivement comme une sorte d’éternité. Sauf que la vraie éternité doit être conçue comme immobile, alors que, avec le temps « l’auteur du monde s’est préoccupé de fabriquer une certaine imitation mobile de l’éternité » écrit Platon.

On trouve une illustration de cette théorie dans un texte du Banquet où Platon se demande justement dans quelle mesure nous changeons, nous, en traversant le temps :

 « Quand on dit de chaque être vivant qu'il vit et qu'il reste le même - par exemple, on dit qu'il reste le même de l'enfance à la vieillesse -, cet être en vérité n'a jamais en lui les mêmes choses. Même si l'on dit qu'il reste le même, il ne cesse pourtant, tout en subissant certaines pertes, de devenir nouveau, par ses cheveux, par sa chair, par ses os, par son sang, c'est-à-dire par tout son corps. Et cela est vrai non seulement de son corps, mais aussi de son âme. Dispositions, caractères, opinions, désirs, plaisirs, chagrins, craintes, aucune de ces choses n'est jamais identique en chacun de nous ; bien au contraire, il en est qui naissent, alors que d'autres meurent. C'est en effet de cette façon que se trouve assurée la sauvegarde de tout ce qui est mortel ; non pas parce que cet être reste toujours exactement le même à l'instar de ce qui est divin, mais parce que ce qui s'en va et qui vieillit laisse place à un être nouveau, qui ressemble à ce qu'il était. Voilà par quel moyen, Socrate, ce qui est mortel participe de l'immortalité, tant le corps que tout le reste. »

Platon explique clairement que, dans le temps, nous changeons, corps et âme, jusqu’à la mort, tout en continuant à « ressembler » à ce que nous étions à la naissance. Plus généralement il dit que c’est le propre de la vie naturelle (contrairement à la vie divine) de chercher une forme de permanence en produisant du nouveau à partir même de ce qu’elle détruit (comme le fait d’engendrer, qui compense notre mort), mais un nouveau « ressemblant ». C’est cette ressemblance qui assure une forme de permanence… à l’image de la vraie permanence, réservée à l’éternité. Nous changeons donc dans le temps. Mais cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas le même… en-dehors du temps, au regard de l’éternité. Car pour Platon l’âme participe à la fois de la temporalité et de l’éternité. L’âme est censée être immortelle et doit subir la dure épreuve de la métempsycose, les incarnations successives, jusqu’à ce qu’elle retourne dans le « paradis » des purs esprits. L’âme a donc bien une identité éternelle, qui subsiste même dans son état incarné – puisque c’est bien la même âme qui ne cesse de changer de corps et qui pourtant subsiste malgré tous les changements subis.

La version de l’identité qui nous est proposée ici est de type métaphysique : l’identité serait spirituelle, éternelle, au-delà du temps. Cette métaphysique platonicienne s’appuie sur des mythes et des intuitions spirituelles, sinon religieuses ; Platon semble avoir été influencé par les traditions pythagoriciennes (et peut-être orientales) à cet égard. La plupart des métaphysiciens n’adoptent pas cette théorie de la métempsycose (ou de la réincarnation, en Orient), même s’ils défendent l’immortalité de l’âme (les philosophes d’obédience chrétienne recyclent la thèse du « salut éternel », bien différente). Et tous ne la défendent pas : est méta-physique simplement toute théorie défendant la thèse d’une réalité et d’une identité de l’âme au-delà des conditions physiques d’existence.

L’irréversibilité du temps et la contingence des êtres naturels

La vérité c’est que le temps qui passe, le temps qui s’écoule, est un temps linéaire et irréversible, ou du moins qui se manifeste comme tel. Cette irréversibilité est le caractère le plus marquant du temps vécu, même si les lois fondamentales de la physique demeurent en grande partie réversibles. Héraclite, philosophe présocratique, disait déjà : « Ceux qui descendent dans le même fleuve, se baignent dans le courant d’une eau toujours nouvelle ». Cela signifie donc que ce qui passe ne revient jamais, ou qu’on ne peut y revenir : le passé est ce qui n’existe plus, ce qui est révolu. En un sens la vraie dimension du temps apparaît donc bien ici comme celle du passé : l’effet de « ce qui passe » est tout naturellement le « passé ». C’est ce qu’indique l’expression populaire : “dans le temps” (= autrefois). 

Si le temps est irréversible, nous dirons que l’homme vivant dans le temps est un être limité, fini, ou contingent. C’est même ce qui fait son caractère tragique. En tant qu’être naturel et temporel, l’homme peut être ou ne pas être, vivre longtemps ou pas, être heureux ou malheureux : son existence n’a aucune nécessité, elle est purement accidentelle. Il est soumis au temps comme l’esclave à son maître. Pour l’homme, le temps a une direction, celle de l’avenir, mais c’est en réalité vers le passé qu’il lui fait signe, vers ce temps où il n’était pas encore, vers l’éternité du non-être. En effet le temps désigne à l’homme sa propre mort. 

Le désir d’éternité et ses avatars

Pour éviter cette fuite en avant (vivre, c’est perdre peu à peu la vie), l’on peut être tenté de revenir en arrière comme à une source éternelle. On comprend mieux pourquoi la mentalité antique est tout entière tournée vers le passé. C’est comme s’il y avait un temps “d’avant le temps” — c’est-à-dire l’éternité — qu’il fallait retrouver. Mais justement ce n’est que le passé qu’on retrouve, pas l’éternité, car l’expression “avant le temps” relève en réalité du mythe et ne peut avoir de sens littéral. 

Pourtant les hommes n’ont cessé de regretter, rêver, chercher l’éternité. Pour beaucoup de religieux ou de traditionalistes, les hommes seraient, en quelque sorte, “tombés dans le temps”. Soit en raison de Lois cosmiques inéluctables, soit par de cruelles décisions divines, soit en raison du péché des hommes (judéo-christianisme). Mais quelle sera la voie du nostalgique qui décide de « remonter le temps » vers l’éternité, de quitter le devenir pour l’être ? D’abord la “Tradition”, au sens large, est le moyen pour une société de rester en contact avec le passé, et même avec une sorte d’éternité. Pour un traditionaliste, qui est souvent un nostalgique, la Tradition, c’est “ce qui s’est toujours fait”, et par là-même c’est “ce qui est vraiment”, le modèle éternel de ce qui est, et de ce qui devrait être. Selon la Tradition, tout doit revenir : les saisons, l’âge d’or, les Rois, l’Amour, et même les morts ! Tout obéit à la loi des cycles. (cf. Mircea Eliade, Le mythe de l’Eternel retour). 

Individuellement, on peut aussi essayer de défier le temps. En l’annulant, en l’étirant ou bien au contraire en le contractant au maximum. La passion, la gloire sont des simulacres ou des illusions d’éternité. Combien de savants qui rêvent de vaincre le temps, ou plutôt la mort, confondant en ceci éternité et immortalité ? Combien d’alchimistes croyant découvrir l’« élixir de longue vie », de Lancelot partis en quête du Saint Graal, de “savants fous” (aujourd’hui « transhumanistes ») promettant la vie immortelle ? Le plus grand rêve reste sans doute de “voyager dans le temps” (cf. le célèbre roman de Wells), comme si l’on pouvait braver la direction naturelle du temps. Mais un voyage hypothétique dans le temps nous donnerait-il les moyens de modifier le cours du temps ? Rien n'est moins sûr.

Evoquons pour finir quelques traits psychologiques marquant cette obsession pour ce temps d’avant… le temps. Le pessimiste est une personne ayant un sens aigu de la contingence (le fait d’être mortel, écrasé par le temps) et qui en souffre. Est pessimiste celui qui voit les choses et les êtres du côté de leur être périssable, mais qui ne l’accepte pas vraiment. Est pessimiste celui pour qui tout va mal et ne saurait aller que de plus en plus mal, et cela le rend amer. Implicitement il considère le présent ou l’avenir 1° comme une dégradation (corruption) du passé (“c’était bien mieux avant”), 2° comme destinés à revenir au passé, c’est-à-dire à mourir, à ne plus être. Le pessimiste est un « passimiste », parfois « réactionnaire » (celui qui veut faire réagir le passé). 

Notons cette forme pathologique de « pessimisme » qu’est la mélancolie : le mélancolique est un sujet que tout ennuie, que tout déprime, car jamais les êtres et les événements ne sont à la hauteur de ce qui est censé avoir été, et qui est censé avoir été perdu. Mais dans son cas, le monde perdu, ou l’objet particulier de son amour, qu’il croit perdu, est bien plutôt imaginaire et inexistant, d’où les traits délirants de cette disposition qui confine à la psychose. Aspect pathologique et psychotique auquel la mélancolie ne se réduit pas, notons-le : la tradition philosophique a souvent associé la mélancolie à une forme de génie créateur, de lucidité ou de profondeur (chez Aristote, Marsile Ficin, ou encore Freud).

dm

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