Lettre à Najat, "young leader from the french american foundation"...


Madame la Ministre,

    c'est avec grand bonheur que nous voyons enfin, parents comme enseignants, prendre corps la réforme des Réformes, menée si collégialement et si soucieuse de tenir compte non seulement des effectifs mais aussi des difficultés sociales, ce qui, chacun en conviendra, marque du sceau de l'audace une rupture avec le vieux monde de l'Education d'avant 2015. Le temps est donc venu d'un Ministère doté de moyens exceptionnels à la hauteur des défis lancés par un monde en crise, faisant fi des vieilles logiques comptables, et d'une Ministre dotée d'une qualité d'écoute rare et d'une vision novatrice, deux sens uniques qui en feront la partenaire co-éducatrice dont nous avions tant besoin. Cette politique est aussi un engagement fondamental et néanmoins présidentiel, le pari d'une nouvelle voie dans l'histoire de l'Education nationale qui mènera vers une nouvelle société, plus ouverte et plus compétitive : c'est une refondation de la République éducative qui fera école.

    La cohérence intellectuelle dont fait preuve le gouvernement ne se manifeste-t-elle pas dans le remarquable allègement du contenu des programmes qui fait suite aux non moins remarquables allègements de charges dont peuvent enfin profiter les grandes entreprises qui ne pouvaient hier que s'épargner les pratiques éthiques et l'impôt sur les sociétés ?

    Avec vos compétences éclairées de young leader from the French American Foundation, vous n'hésitez nullement à faire le constat d'échec des politiques de vos prédécesseurs depuis (au moins) 25 ans, constat rassurant d'une lucidité jamais prise en défaut quand il s'agit de l'examen du passé. Pour les parallélismes, vous prenez la tangente, ce qui prouve votre souci d'une constante dans l'analyse scientifique de la racine des problèmes.

    Certes, malgré l’engagement et les efforts au quotidien de tous les élèves, certains professeurs ne maîtrisent pas encore les compétences de base du socle commun. Cependant, comme aujourd’hui l’ensemble des leviers est mobilisé, le niveau va pouvoir s'élever sans difficulté.

    Vous évitez la facilité qui serait de tomber dans une analyse archaïque (disons-le clairement : idéologique), des raisons profondes du manque croissant de réussite scolaire dans les milieux sensibles. Ce n'est pas en montrant du doigt la paupérisation galopante de notre société comme l'imbécile montre la lune à l'idiot que l'on prendra à bras-le-corps le problème ! Non. Il s'agit plutôt de changer la carte, ce qui aura pour effet immédiat de modifier le territoire. Il n'en sera que plus loisible à chacun de jouir du paysage même s'il souffre un peu du panorama.

    Tout ceci explique sans doute pourquoi l’objectif de la nouvelle organisation du collège voit double : renforcer l’acquisition des savoirs fondamentaux dans toutes les matières, ce qui laisse fort heureusement leur chance au rap, au graff' et au football, mais surtout développer de nouvelles compétences indispensables au futur parcours de formation des collégiens ! Le collège enfin devenu cet espace de préparation à l'employabilité, voilà sans doute la marque de l'efficience – il faudrait créer à cet égard le néologisme d'effiscience – de cette réforme : non, nos élèves ne se perdront plus sur les sentiers du savoir futile. Apprendre leur sera utile, voilà bien pourquoi psycho-péda et création artistique ne sont pas les piliers du socle. Le futur parcours de formation évitera de se demander pourquoi l'on s'égare dans un monde ouvert à la performance individuelle en vue de la réussite matérielle plutôt que dans le monde fermé de la solidarité visant l'épanouissement spirituel.

    Pour ne pas décevoir tant d'attentes et répondre à nos demandes, vous pratiquez la politique de l'offre : les principaux, les inspecteurs pédagogiques seront accompagnés dès ce printemps, de sorte que des formations puissent notamment être organisées sur site dans tous les collèges. La formation sur site voire sur internet restera sans nul doute l'une des avancées majeures du socialisme du 21ème siècle avec l'ANI, le CICE et l'augmentation maîtrisée des dépenses publiques ou de l'âge du départ à la retraite.

    En attendant le tout-tablette qui permettra une pensée-réflexe plus efficace dans le futur parcours de formation des élèves, foin du latin-grec, des classes bilangues ou européennes, véritables séquelles d'un élitisme qui n'est plus de mise. Les projets transdisciplinaires, que nous n'aurions jamais imaginés, permettront de ne plus perdre de temps avec l'accumulation des notions de la vieille liturgie classique.

    Nous mettons fin à notre constat plein d'espoir, confiant dans la poursuite de l'exercice acrobatique de votre mission, partagée entre le respect des chiffres et des êtres, dussent ceux-ci voir perdurer leur précaire statut. N'est-ce pas le lot de toute aventure humaine ?

    Nous vous prions d'agréer, Madame la Ministre, l'expression de nos respectueuses considérations contre-actuelles.




Jean-Claude Beaujean, enseignant de français (non titulaire)
Patrick Giroud, Emilie Dürrenmath, Jean-Samuel Rouveyrol, Jean-Robert Maisonnave    enseignants d'histoire-géographie
Corinne Opagiste, Sylvie Julliand, Moligna Duvignaud, Anne-Sophie Simoes (français), Georges Orcet (technologie),  (titulaires)

Académie de Lyon

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