Le cimetière des éléphants

Ce texte fait suite au rapport intitulé : « Polytechnique : l’X dans l’inconnu ». J’ai noté que le député Cornut-Gentille précise qu’il s’agit d’un « bref rapport » mais s’agissant d’un pôle majeur de notre système universitaire et de la Grande Ecole phare de la filière prépa il y a de trop nombreux points laissés dans le vague pour que ce rapport n’apparaisse pas biaisé et uniquement « à charge », ne permettant pas de se faire une juste opinion.

Un détail m’a frappé : tous les textes que j’ai trouvés sur Internet concernant ce rapport sont illustrés par une photo des Polytechniciens en tenue au défilé du 14 juillet. Le rapport, après avoir noté l’attachement des polytechniciens (en général) au statut militaire de l’Ecole, omet de mentionner ce point de tradition.

Au-delà du pittoresque j’ai aussi été frappé par le fait que le niveau de cette Grande Ecole est méconnu et qu’il faut le rappeler dans le contexte où la simplification du niveau en math de Terminale vient de forcer une réduction du programme en classe prépa ; cette incroyable succession est à relier à une défiance qui s’est instaurée contre la sélection par les maths. Il convient de rappeler que nous avons besoin d’excellence en sciences et que Polytechnique est le principal creuset d’une telle excellence, de fait en France. Quitte à choquer, il faut dire et redire que la filière prépa recrute la majorité des bons élèves en fin de lycée, ce qui aboutit à assécher le recrutement universitaire. Nos universités ont ensuite du mal à rivaliser avec des universités étrangères qui, elles, ont tous les élèves ; les meilleurs et les moins bons. La filière prépa est excellente et forme très bien. On peut toutefois noter que, par rapport aux formations USA et autres, elle force un niveau excellent pluridisciplinaire, ce qui correspond à une charge de travail supérieure. Ainsi, et c’est le point que je voulais souligner avec force, à l’entrée dans l’Ecole (suite au concours) le niveau des élèves est certainement supérieur à ce qu’il est, en moyenne, dans les universités (françaises et étrangères). Nous sélectionnons les 400 meilleurs élèves d’une classe d’âge, ou presque (il y a aussi Normal Sup !). Parmi ces 400, il n’y a pas homogénéité de formation, certains viennent de la branche MP et d’autres de la branche PC du concours (MP = Maths Physique ; PC = Physique Chimie). Il faut bien voir que le niveau est tel que ces élèves pourraient prétendre, après 2 ans, entrer directement en « Master », de la même façon qu’on fait sauter une classe aux bons élèves. Je vais y revenir.

La première année après le concours force les élèves à satisfaire au statut militaire de l’Ecole et cela aboutit à une coupure. Il faut aussi mentionner que le statut « fonctionnaire » force un examen médical : a-t-on déjà enquêté sur les excellents élèves qui échouent à cette visite médicale ? Cette période commune à tous les élèves forge une unité de « promotion » pour une taille (400 élèves) qui reste modeste par rapport aux universités. C’est le moment de s’interroger sur ce lien, sans faux-semblants. Les anciens élèves forment des annuaires et l’entraide est la règle. Ce mode de fonctionnement apparaît désuet et il vaudrait mieux que les « anciens » aient une sorte de droit au retour pour une nouvelle formation et une relance de leur carrière dans une autre direction. Ceci encouragerait des réorientations.

Le rapport soulève le malaise engendré par le classement dit de Shanghai (Academic Ranking of World Universities) sans rappeler le pourquoi du mauvais classement : il faut des articles scientifiques. Alors qu’un diplôme de Grande Ecole permet, en France, un poste d’ingénieur et de cadre supérieur, il faut, à l’étranger, l’équivalent d’un PhD (thèse). Le nombre de bons articles (souvent cités) n’est pas un indicateur correct pour Polytechnique mais une réforme a été ébauchée. Faut-il changer ? Il faut savoir que l’exigence d’un PhD pour être cadre sup aboutit à de trop nombreux articles « de convenance » et cette situation commence à être dénoncée. Reste que notre système revient à soustraire la plupart de nos meilleurs éléments de la recherche puisqu’ils ont un emploi (bien rémunéré) et une carrière (solide) qui leur tend les bras. Pourquoi se lancer dans un travail de recherche risqué et peu valorisant ? La réforme dite LMD (Licence Masters Doctorat) citée par le rapport, telle qu’elle est souvent envisagée s’intègre mal car le Doctorat apparaît comme une exigence supplémentaire mal justifiée. Il faut donc une autre organisation. A l’inverse de monsieur Cornut-Gentille, qui croit voir dans le mauvais classement une mise en cause d’une pseudo excellence, il faut redire que les 400 meilleurs sont d’un bien meilleur niveau. Au lieu de gâcher la première année il faudrait en faire une année de licence suivie d’une année masters (seconde année) et ensuite suivraient 2 ans de travaux scientifiques pouvant être intégrés à un Doctorat. Deux ans c’est en général un peu court, sauf cas exceptionnels, pour terminer un doctorat mais on pourrait proposer une sortie sans doctorat (comme aujourd’hui) pour ceux dont le travail ne semble pas bien engagé, alors que les autres obtiendraient une prolongation pour finir les travaux en cours. De cette sorte, on règle ce qui semble tant fâcher Cornut-Gentille : le financement des élèves devient une bourse de travaux de recherche et se trouve tout à fait justifié, ce qui ne veut pas dire que les étrangers auraient le même accès « gratuit ». Ce financement, au lieu d’être un scandale, est une bonne chose. Le recrutement doit être élargi mais la baisse du niveau au lycée contribue à la hiérarchisation dénoncée. Il n’est pas du tout acceptable de laisser s’installer l’idée que 4 ans après le concours (donc au bout de 6 ans minimum) nos polytechniciens n’aient qu’un niveau « Masters ». L’alternative où on réussit à imposer que ces excellents élèves ont le niveau « masters » dès la première année serait meilleure ; il faudrait pour cela un test comparatif (au moins en Europe) entre les élèves à l’entrée de Polytechnique et un large panel d’étudiants à l’entrée en Masters. Il y a là un challenge important : en libérant 3 ans pour un doctorat on rend le système bien plus fonctionnel. Donc, au lieu de douter de la valeur de nos élèves et de notre filière prépa je pense qu’il est temps de lutter pour en faire reconnaître le très bon niveau. Il ne s’agit pas de comparer des programmes mais un niveau réellement acquis : mettez nos élèves ayant réussi le concours d’entrée à Polytechnique en compétition avec des étudiants de niveau Licence (entrée en masters) et je vous garantis une stupéfaction générale (en Europe). Là, nous enterrons le schéma qui a forgé les grands commis de l’état pour un pôle d’excellence.


Voir  rapport Cornut-Gentille en  fichier attaché.



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