Diego Calmard
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

1 Éditions

Billet de blog 25 juin 2019

Il ya 50 ans, le match Honduras-Salvador déclenchait la "Guerre du foot"

En juillet 1969, la "Guerre du foot" entre le Honduras et le Salvador fait près de 6 000 morts. Si le ballon en est le déclencheur, d’où son surnom, les racines de ce conflit sont plus profondes. Hasard de l’histoire, le Salvador et le Honduras s’affrontent ce mardi, 50 ans après ce match fatidique. Des événements relatés par le journaliste Ryszard Kapuściński dans son livre "La Guerre du foot".

Diego Calmard
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La Guerra del fútbol

C’est une rencontre décisive dans le groupe C de cette Gold Cup, qui se déroule en ce mois de juin. Avec deux défaites, le Honduras est déjà éliminé ; le Salvador de son côté est toujours en vie et peut gagner son billet pour les quarts de finale du tournoi. Mais ce duel entre centraméricains ne vaut pas que 3 points. Il revêt surtout d’une importance historique : il se joue deux jours avant le cinquantième anniversaire d’un match qui est resté dans l’histoire.

Le 27 juin 1969, le Honduras et le Salvador s’affrontent à Mexico dans une rencontre pour les départager, après avoir fait match nul lors du duel aller-retour. Cette rencontre a été le détonateur d’un conflit connu comme la "Guerre du football". Ryszard Kapuściński, un des reporters les plus connus de son siècle a été le témoin de cette escalade de violence déclenché par ce match de ballon rond, immortalisée dans son livre "La Guerre du foot".

Mais la rivalité n’a pas commencé ce jour-là, sinon bien avant. En 1969, presque 20% des ouvriers ruraux du Honduras sont salvadoriens. A cette époque, les deux voisins avaient une économie basée sur l'agriculture, appuyée par les Etats-Unis via un marché commun centraméricain, dans le but de freiner la vague communiste dans la région, en provenance de Cuba. Le président hondurien Osvaldo Lopez Arellano décide d’une réforme agraire en faveur des grands propriétaires terriens comme l’entreprise américaine United Fruit Company, maître de 10% des terres cultivables. "Le gouvernement veut répartir les terres occupées par les paysans du Salvador entre les paysans du Honduras. Cela implique que trois cent mille émigrés doivent revenir dans leur pays où ils n’ont rien", contextualise le journaliste polonais.

Au Honduras, les persécutions contre les Salvadoriens se multiplient, notamment par le groupe clandestin La Mancha Brava, qui assassine une grande quantité de migrants. Les gouvernements et les journalistes profitent de cette escalade de tension pour alimenter la haine entre les deux peuples, au lieu de résoudre les conflits internes.

Carte de l'Amérique centrale.

Le football, cause nationale

C’est dans ce contexte que les deux pays se disputent un billet pour la Coupe du monde 1970 au Mexique, dans une confrontation aller-retour qui va mettre de l’huile sur le feu. L’équipe salvadorienne arrive à Tegucigalpa la veille du match aller, mais les joueurs passent une nuit atroce, relate Kapuściński. "L’hôtel fût assiégé par la foule. Les gens lançaient des cailloux dans les vitres, jouaient du tambour sur des tôles et des tonneaux vides, faisaient éclater sans répit des pétards tonitruants. Des voitures garées devant l’hôtel klaxonnaient en continu. Les supporters sifflaient, hurlaient, criaient des injures. Cela dura toute la nuit. Tout cela dans le but de faire perdre le match à leurs hôtes exténués et exaspérés."

La défaite du Salvador 1-0 es mal vécue. Après la rencontre, Amelia Bolaños, 18 ans, décide d'en finir avec la vie. Un pistolet. "La jeune n’a pu supporter l’humiliation qu’avait subit sa patrie", titre le journal El Nacional le lendemain. Une mort instrumentalisée par le gouvernement du Salvador : "derrière le cercueil recouvert du drapeau national marchait le président de la République entouré de ses ministres. Derrière le gouvernement suivait l’équipe de foot du Salvador revenue au pays par un avion spécial", raconte Kapuściński. La mort de la jeune supportrice a impacté tout le pays et son enterrement est retransmis à la télévision.

La haine augmente contre les Honduriens, qui reçoivent le même accueil lors du match retour, quelques jours plus tard. Et quand les hymnes retentissent dans le stade, "à la place du drapeau national du Honduras brulé sous les yeux des spectateurs ivres de bonheur, les organisateurs du match hissèrent sur un mât un chiffon tout sale et déchiré". Le Salvador l'emporte facilement dans son stade, égalisant avec les Charrúas. La Confédération est obligée de les faire jouer un match d’appui sur terrain neutre.

Dans le stade Azteca de Mexico, le Salvador finit par empocher le billet pour le Mondial 1970 lors de ce match d'appui. Des supporters des deux équipes commencent à se battre dans la ville, des affrontements ont lieu à la frontière entre les deux pays. Le 14 juillet, l’armée du Salvador lance son invasion avec des frappes aériennes sur le Honduras, qui riposte dans la foulée. Kapuściński et d'autres journalistes occidentaux, pour la plupart correspondants à Mexico, arrivent pour couvrir le conflit.

Guerre footballistique : le Salvador et le Honduras cherchent leur qualification.

Les balles et le ballon

"La Guerre du foot a duré cent heures, écrit le journaliste. Elle a fait six mille morts, quelques milliers de blessés. Près de cinquante mille hommes ont perdu leur maison et leurs terre. De nombreux villages ont été détruits". L’Organisation des états américains (OEA) négocie un cessé le feu au 18 juillet. Le Salvador exhorte finalement l’arrêt des persécution de ses compatriotes sur le sol hondurien. En retour, l’OEA lui exige de sortir son armée de chez son voisin.

Dans son récit, Kapuściński tire une morale sortie tout droit d'une fable : "Les deux gouvernements sont satisfaits de cette guerre car, pendant quelques jours, le Honduras et le Salvador ont la vedette de la presse international. Les petits pays du tiers monde, du quart-monde et autres n’ont de chance d’attirer l’intérêt général qu’en faisant couler le sang". Le foot aussi a ce pouvoir. Les balles et le ballon auront permis d'attirer les projecteurs occidentaux vers l’Amérique centrale. Au moins pour une centaine d’heures.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Extrême droite
Les « VIP » de Villepinte : l’extrême droite et la droite dure en rangs serrés
Parmi les invités du meeting de Villepinte, des responsables identitaires, des anciens d’Ordre nouveau et du Gud et des royalistes côtoient les cathos tradis de La Manif pour tous et les transfuges du RN et de LR. La mouvance identitaire s’apprête à jouer un rôle majeur dans la campagne.
par Karl Laske et Jacques Massey
Journal
Accusé d’agressions sexuelles, le candidat instrumentalise #MeToo à des fins racistes
Confronté au faible engouement de l’électorat féminin et aux accusations de violences sexuelles, l’entourage d’Éric Zemmour tente de mettre en avant des femmes le soutenant. Mais leur discours se borne à instrumentaliser le mouvement féministe à des fins racistes.
par Sarah Benichou et Juliette Rousseau
Journal
Serge Klarsfeld : « Zemmour parle des musulmans comme on parlait des juifs »
L’historien et avocat, président de l’association Fils et filles des déportés juifs de France, dénonce la réhabilitation par le candidat d’extrême droite du régime de Vichy.
par Mathieu Magnaudeix et Berenice Gabriel
Journal
Verlaine Djeni, le drôle d’« ami » de Marine Le Pen et Rachel Khan
La candidate du RN et l’écrivaine macroniste ont déjeuné ensemble au domicile de la première, en avril 2021. Les deux femmes ont été mises en relation par ce blogueur d’extrême droite, ancien militant LR, condamné pour détournement de fonds publics.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Présidentielle : ouvrir la voie à une refondation de la République
La revendication d’une réforme institutionnelle s’est installée, de la droite à la gauche. Celle d’une 6° République est devenue un totem de presque toutes les formations de gauche à l’exception du PS. Ce qu’en a dit samedi Arnaud Montebourg rebat les cartes.
par Paul Alliès
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Une constituante sinon rien
A l’approche de la présidentielle, retour sur la question de la constituante. La constituante, c’est la seule question qui vaille, le seul objet politique qui pourrait mobiliser largement : les organisations politiques, le milieu associatif, les activistes, les citoyens de tous les horizons. Car sans cette réécriture des règles du jeu, nous savons que tout changera pour que rien ne change.
par Victoria Klotz
Billet de blog
Et si nous avions des débats constructifs ?
La journée internationale de l'éducation de l'UNESCO, le 24 janvier, est l'occasion de rappeler que les savoirs et expertises de toutes et de tous sont essentiels pour nourrir les conversations démocratiques.
par marie-cecile naves