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Parfois, un événement apparemment technique agit comme un révélateur politique. L'interdiction de territoire de Thierry Breton par Washington, appartient à cette catégorie. Elle dit moins quelque chose de l’homme que de l’état réel de l’Europe face à la puissance américaine. Elle éclaire aussi, par un étrange effet de miroir, notre rapport collectif à la brutalité — que nous tolérons en interne mais refusons d’assumer à l’extérieur.
Un ancien commissaire lâché, une souveraineté en trompe-l’œil
Officiellement, il s’agit d’un différend juridique et diplomatique autour de la régulation des grandes plateformes numériques américaines. Le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA), adoptés démocratiquement par les États membres et le Parlement européen, imposent des contraintes inédites aux géants du numérique. Officieusement, Washington y voit une atteinte directe à ses intérêts stratégiques.
La réaction américaine est brutale, décomplexée, assumée. Marco Rubio parle de « censure extraterritoriale ». Les plateformes s’organisent. Les canaux diplomatiques s’activent. Et Bruxelles recule. Thierry Breton, pourtant mandaté pour incarner cette ambition de souveraineté numérique, se retrouve isolé, puis écarté.
L’éditorial d’Étienne Gernelle dans Le Point a parlé de « lâchetés européennes ». Le mot choque, mais il touche juste : l’Union européenne découvre qu’elle ne peut pas réguler ce qu’elle ne peut pas défendre.
Les États-Unis n’ont pas changé. L’Europe n’a pas voulu voir.
Il faut se garder d’un contresens historique : il n’y a pas de « tournant » impérial américain récent. Les États-Unis ont toujours défendu leurs intérêts avec constance. Simplement, ils le font aujourd’hui sans le vernis multilatéral d’hier.
Le Plan Marshall n’était pas un acte de philanthropie mais une stratégie de stabilisation des marchés occidentaux au bénéfice de l’économie américaine. L’OTAN n’a jamais été une alliance d’égaux mais une organisation structurée autour d’une puissance dominante. Comme l’écrivait Raymond Aron, « l’alliance n’efface pas l’asymétrie ».
La construction européenne a été soutenue tant qu’elle restait économique, normative, désarmée. Dès qu’elle s’approche de la puissance — industrielle, militaire ou numérique — les lignes rouges apparaissent.
Airbus hier. Les sanctions extraterritoriales contre l’Iran ensuite. Les plateformes numériques aujourd’hui. La logique est la même.
Impérialisme numérique : la nouvelle frontière
Le numérique n’est pas un secteur parmi d’autres. Il concentre la donnée, l’infrastructure, la norme et l’influence. Les grandes plateformes américaines ne sont pas de simples entreprises privées : elles sont intégrées à l’écosystème stratégique des États-Unis.
Comme l’analyse Shoshana Zuboff, « le capitalisme de surveillance est devenu une architecture de pouvoir ». Réguler ces acteurs revient à toucher au cœur de la puissance américaine. Penser que cela pouvait se faire sans réaction relevait de l’illusion.
L’Europe a cru que le droit pouvait se substituer au rapport de forces. Or, comme le rappelait Hans Morgenthau, « le droit international n’est effectif que lorsqu’il repose sur un équilibre de puissance ». Cet équilibre n’existe pas.
Thierry Breton, un symbole plus qu’un problème
C’est ici que le parcours de Thierry Breton devient politiquement intéressant.
Ancien dirigeant de France Télécom, artisan du plan TOP, il incarne une période où la brutalité managériale était assumée au nom de la survie économique. Ce plan, suivi du plan Next sous la présidence de Didier Lombard, a conduit à l’une des crises sociales les plus dramatiques de l’histoire industrielle récente, avec la vague de suicides que l’on connaît.
Il ne s’agit pas ici de refaire un procès moral, encore moins judiciaire. Mais de souligner un contraste troublant.
Celui qui a incarné, dans l’entreprise, une logique de choc, de contrainte, de restructuration sans fard, se retrouve aujourd’hui symbole d’une Europe incapable d’assumer la moindre conflictualité stratégique à l’extérieur.
La violence est tolérable quand elle s’exerce sur les salariés.
Elle devient insupportable quand il s’agit d’affronter une puissance alliée.
L’OTAN et la fin du malentendu
Certains parlent d’un « renversement stratégique » américain via l’OTAN. La réalité est plus simple : les États-Unis recentrent leurs priorités sur la Chine. L’Europe devient un théâtre secondaire, utile mais non central.
L’OTAN reste un outil de protection, mais aussi de discipline. Les rappels constants au « partage du fardeau » traduisent moins un désengagement qu’une volonté de contrôle politique.
Henry Kissinger le résumait sans détour : « Les États n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts ».
Vers un nouveau Yalta sans l’Europe ?
Le risque n’est pas un Yalta formel, mais une succession d’accords tacites entre grandes puissances — États-Unis, Russie, Chine — dans lesquels l’Europe serait spectatrice. Ukraine, Moyen-Orient, technologies critiques : les signaux s’accumulent.
L’Europe n’est pas absente parce qu’on l’exclut.
Elle est absente parce qu’elle ne pèse pas.
Que faire ? Trois scénarios, un choix politique
Premier scénario : l’alignement assumé. L’Europe renonce à la puissance et se contente d’être un espace régulé sous protection américaine. C’est le plus confortable. Et le plus dangereux à long terme.
Deuxième scénario : l’autonomie stratégique graduelle. Défense, énergie, numérique. Peu de discours, beaucoup d’investissements. Du temps long. Du courage politique.
Troisième scénario : la fragmentation. Certains États s’alignent, d’autres bricolent des alternatives. C’est le scénario du déclassement durable.
La France : lucidité solitaire ou moteur européen ?
La France dispose d’atouts uniques : dissuasion nucléaire, industrie de défense, tradition diplomatique. Elle parle juste lorsqu’elle évoque l’autonomie stratégique. Mais elle parle souvent seule.
De Gaulle rappelait que « la défense nationale doit être nationale ». Encore faut-il que cette vision devienne européenne, autrement qu’en discours.
Conclusion : la fin de l’innocence européenne
L’affaire Thierry Breton n’est pas une anecdote. C’est un symptôme. Celui d’une Europe qui a cru que la puissance était un gros mot, que le droit suffisait, que l’allié était éternel.
Les États-Unis n’ont pas changé.
Le monde non plus.
Reste à savoir si l’Europe est prête à cesser de confondre valeurs et naïveté, et à accepter enfin ce que Max Weber appelait « le lent forage de planches dures ».
Pour l’instant, la perceuse reste dans le placard.