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Billet de blog 4 juin 2012

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Le dialogue des Miliens

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[ Si les Grecs votent le 17 juin pour les partis corrompus et assurent le remboursement de la dette aux banquiers, ils auront la bénédiction et la confiance de Merkel et de Hollande. Sinon, ils seront chassés de leur Europe. Le pantin des marchés financiers, enfant spirituel de DSK et ministre-héritier l’a confirmé.
La Grèce se trouve dans la situation de Milos : résister ou se soumettre. ]

L’île de Milos (Mélos ou Milo) est connue par la Venus de Milos volée et transportée au musée du Louvre.

L’opposition du Droit et de la Force, connue de tous les propagandistes de la force dans les relations internationales (M. Bardèche, A. Adler, A. Glucksmann, B-H. Levy, …) est décrite par Thucydide dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse (livre V, §84-116).

On est en -416, année des Jeux Olympiques. Socrate a 54 ans, Platon en a 12. Sophocle écrit Electre et Aristophane Les oiseaux. Athènes est maître incontestable sur mer. Seulement, la petite île de Milos ne veut pas faire partie de l’empire. Elle veut rester neutre. Une flotte impressionnante athénienne avec ses alliés fidèles débarque à Milos.

Thucydide, contrairement à ses habitudes d’historien, présente les négociations entre Athéniens et Miliens sous forme de dialogue resté dans l’Histoire comme le Dialogue des Miliens.

 * * *

Les Athéniens avec le cynisme habituel d’une grande puissance, n’ayant rien à reprocher aux Miliens, les accusent de … neutralité, d’insulte à leur force.

Les Athéniens. […] Nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste, parce que nous avons défait les Mèdes ; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. […] Mais de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre, en soutenant que c’est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de faire campagne avec nous et que vous n’avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut, de part et d’autre, ne pas sortir des limites des choses positives ; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les fables doivent leur céder.

Les Miliens. […] En vous montrant impitoyables, vous risquez en cas de défaite de fournir l’exemple d’un châtiment exemplaire.

Les Athéniens. […] Nous sommes ici, comme nous allons vous le prouver, pour consolider notre empire et pour sauver votre ville. Nous voulons établir notre domination sur vous sans qu’il nous en coûte de peine et, dans notre intérêt commun, assurer votre salut.

Les Miliens. Et comment pourrons-nous avoir le même intérêt, nous à devenir esclaves, vous à être les maîtres ?

Les Athéniens. Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous nous aurions avantage à ne pas vous faire périr.

Les Miliens. Si nous restions tranquilles, amis plutôt qu’ennemis, sans prendre parti entre vous deux [Athéniens et Spartiates], vous n’admettriez pas cette attitude ?

Les Athéniens. Non, car votre hostilité nous fait moins de tort que votre amitié. Votre amitié aux yeux de nos sujets serait une preuve de notre faiblesse, alors que votre haine serait preuve de notre puissance.

Les Miliens. Est-ce là la conception que vos sujets se font de la chose juste ?

Les Athéniens. Oui, car ils pensent que les arguments de droit sont communs à tous, ils croient néanmoins que ceux qui conservent leur liberté le doivent à leur force. […] Ainsi en vous réduisant à l’obéissance, non seulement nous commanderons à un plus grand nombre de sujets, mais encore par votre soumission vous accroîtrez notre sûreté. […]

Les Miliens. […] Vous renforcez ainsi vos ennemis et ceux qui n’ont jamais pensé de le devenir …

Les Athéniens. Nullement ; les peuples les plus redoutables, à notre avis, ne sont pas ceux du continent ; libres encore, il leur faudra beaucoup de temps pour se mettre en garde contre nous. Ceux que nous craignons, ce sont les insulaires indépendants comme vous l’êtes et ceux qui sont déjà irrités par les pressions nécessaires de notre hégémonie. Ce sont eux qui, en se livrant sans réserve à des espérances irréfléchies, risquent de nous précipiter avec eux dans des dangers trop visibles.

Les Miliens. Si vous-mêmes n’épargnez rien pour maintenir votre empire et si des sujets déjà esclaves font tout pour secouer votre joug, nous qui sommes libres encore, nous commettrions la lâcheté et l’ignominie de ne pas tout tenter pour éviter la servitude ? […]

* * *

Les Miliens ne cédant rien, les Athéniens ont commencé le siège. Thucydide termine ainsi son récit : « Dès lors le siège fut mené avec vigueur ; la trahison s’en mêlant, les Miliens se rendirent aux Athéniens. Ceux-ci massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Ils occupèrent l’île où ils envoyèrent ensuite cinq cents colons. »

Alcibiade (Général, de famille aristocratique d’Athènes, ami de Socrate) avait recommandé aux Athéniens des excès de cruauté pour faire peur aux habitants des autres îles alliées ou encore indépendantes.

Il est à noter que les Miliens n’ont pas accepté que les négociateurs Athéniens parlent devant l’assemblée du peuple de Milos de peur d’être manipulés par les sophistes.

Au cours du siège de Milos les « rocardiens » de l’île ont signé un accord avec les Athéniens de pouvoir choisir leur sort. Ils ont été massacrés aussi ! On ne négocie pas avec un adversaire plus fort (que si l’on a des alliés puissants). Il ne peut pas y en avoir de consensus avec l’occupant. On doit préférer la liberté à la sagesse. La dignité au déshonneur. « La liberté ou la mort » est devenue la devise grecque.

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