Nous, l’élite

[Pour célébrer l'anniversaire d’Antoine. J’espère qu’il va m’inviter aussi.]

Nous sommes respectueux de la classe supérieure,

nous sommes dociles par raison, les moutons n’ont pas de raison,

nous sommes raisonnables puisque nous définissons la raison,

nous sommes consensuels ; nous détestons l’esprit de guerre civile,

nous sommes vériphobes, trop de lumière tue les nuances,

nous sommes des bâtisseurs de consensus, moteur de l’Histoire,

nous sommes pour l’ordre juste, celui du droit naturel,

nous faisons ce qu’ils nous disent de faire ; les managers sont nos élèves,

nous nous occupons de nos affaires, nous n’avons pas le temps,

nous nous effaçons devant l’autorité ; elle nous représente,

nous mentons par omission sans effort, la vérité est une notion relative,

nous chassons les intrus qui nous perturbent avec leurs nouveaux démons,

nous avons bien assimilé « l’esprit d’une éducation nouvelle »,

nous avons comme mission d’éduquer la racaille,

nous gardons la distance, signe de supériorité et de respect,

nous gardons le silence, les grandes vérités se communiquent en silence,

nous restons invariablement du même côté de la barricade, nous sommes fidèles,

nous apprécions la stabilité des vainqueurs et des dominateurs,

nous voulons que la lutte des classes cesse, génératrice de chaos,

nous ignorons la solitude des personnels subalternes ; ils ont leurs dieux,

nous ne nous dialoguons pas avec l’Autre, nous n’avons aucun intérêt commun,

nous ne touchons pas les bords, nous sommes au centre,

nous ne pratiquons pas la pause-café collective, habitude ouvrière conspirationniste,

nous ne nous mélangeons pas ; chacun à sa place,

nous ne nous dénonçons pas ; ça nuit à la cohésion du groupe,

nous ne bougeons pas ; le mouvement crée le désordre,

nous ne nous aimons pas ; suivant les grades, bien entendu,

nous n’avons pas de voix, sauf pour la corporation et les génies,

nous n’avertissons pas ; la populace risque de s’en emparer,

nous attendons les barbares avec sérénité au fort de Belonzio,

notre discipline est innée et l’obéissance spontanée, par nature,

notre position sociale nous condamne à l’abstraction et la surélévation,

les syndicats, les plus responsables, sont utiles pour le personnel de service,

le langage de la banlieue francophone nous impose l'anglais comme refuse

la citoyenneté est incompatible avec notre statut d’élite,

 

nous, l’élite de la classe supérieure,

nous sommes universitaires et nous savons ce que nous faisons.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.