Dimitri Latsis

Abonné·e de Mediapart

147 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 octobre 2012

Dimitri Latsis

Abonné·e de Mediapart

17 octobre 1961

Dimitri Latsis

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A cinq mois de la fin de la guerre d'Algérie, le 17 octobre 1961, Paris a été le lieu d'un des plus grands massacres de gens du peuple de l'histoire contemporaine de l'Europe occidentale. (Gilles Manceron)

Quelques fragments d'un texte de Magyd Cherfi.

Quand d’octobre vient la fin…

« Ce fut un massacre, une boucherie sanguinaire où le bougnoule se devait de crever ».

[...] Octobre, oui j’ai mon octobre, la signature des miens comme un serment du Jeu de paume réapproprié à la sauce immigrée. Je me raccroche à cette manif comme à un pan d’histoire, comme à un linceul ensanglanté, un bout de parchemin qui dit du bien des miens, ces inconnus, ces bruns à moustaches, ces brunes désœuvrées, fantoches à la merci des regards, à la merci de leur apparence. Une apparence suspecte et jugée coupable car l’apparence est un tort… parfois un crime. Merci d’avoir marché chers anonymes, merci pour l’ossature qui me fait tenir droit. Les marches ont du panache quand elles servent une cause, elles sont toutes pionnières car aucune ne ressemble à une autre et pourtant elles se ressemblent toutes.

* * *

[...] Et ce fut un massacre, une boucherie sanguinaire où le bougnoule se devait de crever la bouche enfoncée dans la vase des bords de Seine. Je les imagine, les chefaillons rigides et revanchards, chauffés à la mauvaise bière, la bave aux lèvres à l’idée de mastiquer du bougnoule. Y’a dans ce mot bougnoule, une sonorité nauséabonde, une vilénie visqueuse qui autorise à penser que c’est comme une incarnation du reptile achevé de rongeur, une hybridité malsaine et flasque, quelque chose de dégueulasse qu’il faut éliminer à tout prix.

On dit que ce sont les Allemands qui traitaient les paysans français de bougnoule, qu’importe. Pour les Français ce ne fut qu’un passage obligé, pour nous, un attribut héréditaire.

* * *

[...]« Messieurs c’est pas des hommes ou des femmes qui vont défiler ce soir, c’est la vermine cannibale qui mangera vos enfants et violera vos femmes. Ils n’ont pas de terre, pas de religion et du respect que pour celui qui les mettra à genoux, cognez messieurs. Cognez jusqu’à leur passer le goût de vouloir se prendre pour des hommes. Il en va de la grandeur de la France. L’humanité c’est nous ! le reste ne fait que lui ressembler ».

* * *

[...] j’ai compris qu’on ne devient pas français par l’effort, le sacrifice ou l’adhésion, on le devient dans le regard de l’autre.

* * *

[...] Octobre 61, n’existe pas en Algérie non plus, pour cette date point d’hommages, on en parle mais sans commémorations, comme d’une anecdote. C’est une date invisible passée dans le creux de l’histoire. L’Algérie se fout de cette nuit-là ; c’est une date française qui appartient plus à l’histoire de France qu’à l’histoire algérienne. L’Algérie n’aime pas cette date gravée dans le corps de l’ennemi, dans le territoire de l’Autre. L’Algérie n’aime pas la France, cette mauvaise mère adoptive et la réciproque est vraie, pour la fille indigne qui a rêvé d’émancipation. Cette fille brune aux nattes tressées a fui l’autorité parentale.

* * *

[...] On voulait des danses qui mélangent les corps. On cherchait le modèle à nos quinze ans, on voulait Malcolm X et le Che. Les héros d’Arabie n’avaient pas la classe. Que faire d’un Kadhafi, d’un Boumediene, d’un Hassan, d’un Bourguiba, d’un Hafez, même d’un Nasser ? Ces commandeurs autoritaires, jamais accompagnés d’épouses, mais cernés de harems.

Enfants, on a pas aimé l’idée d’arabité, elle recouvrait la baguette qui fouette la plante des pieds, la laideur, la frisure du cheveux, l’interdit intégral, la langue de Molière découpée à la tronçonneuse par nos parents courbés, ouvriers, faibles. La légende a voulu qu’on en fasse des héros. On a fait du chétif, un téméraire.

* * *

[...] Et toute la littérature de la Pléiade ne m’apaise qu’à moitié, une moitié qui pourtant a bâti des ponts de rimes, des salutations distinguées, béni le peuple révolutionnaire, chéri Voltaire, Hugo et s’incline devant le droit. Ça ne suffira pas car je suis aussi né gaulois et je me sens comme le feu qui prend source dans l’eau… Improbable alchimie de dégoût et de dévotion pour l’un et l’autre peuple, l’un et l’autre moi.

* * *

[...] Ils ont pas tort. On oublie que le respect ne s’acquiert pas à la chansonnette vagabonde, le respect réclame ses hectolitres d’hémoglobine. Quatre générations après, même érudits, on reste de la secte semoule, on a du bougnoulat pour deux éternités. On nous poli à la règle grammaticale, à l’allégeance soft, à la beauté plastique, au podium maculé, tricolores à la joue, on nous aime vaillants, infanterie légère, on nous aime comique, on nous aime Khaled, on nous aime Zizou, on nous aime Dati, on nous aime Amara, traîtres dithyrambiques. On nous aime évacués de colère, vidés d’islam, pâles et cordiaux. On nous aime en individus, l’Arabe fomente de la tribu. Nous les zigotos aux deux qualificatifs, français musulmans, français d’Algérie, d’ailleurs, d’Afrique, de là-bas, on perd au change.

* * *

[...] On nous déteste subversifs, doutant de l’intangible idée républicaine. Hier, on acquiesçait, aujourd’hui, revenus des mythes fondateurs, on craint. Oui, aujourd’hui on doute du bon roi Dagobert, d’Henry IV et de sa poule au pot, et de Saint Louis rendant justice au pied de son chêne. Désormais on doute de la sympathie gauloise, de la conviction universaliste, on doute même de Camus. Où sont les Algériens dans L’Étranger ? Nulle part ! que des ombres hostiles et factices, dommage !

* * *

[...] Marcher hier, marcher aujourd’hui. Hier, pour une Algérie d’aujourd’hui exsangue et anachronique, aujourd’hui, pour une France finalement anachronique et exsangue à son tour, une France défaite de ses deux siècles patrimoniaux. Deux pays, deux jeunesses moribondes et malgré tout dansantes.

* * *

[...] Au presbytère, près de l’église, on nous lâchait entre les mains d’un bourreau libanais qui nous initiait aux rudiments du Coran. Parfois, il disparaissait pour laisser place à un Syrien rigide et non francophone, une autre fois à un Egyptien aux rides verticales qui laissa libre cours à tout le mépris du monde d’avoir à faire la leçon à ces drôles d’Arabes que nous étions, des Arabes à l’accent toulousain et sans la moindre ferveur arabisante. Nous parlions l’algérien des rues, cette forfaiture invraisemblable qui ne disait pas son nom. Cet arabe de seconde zone, méprisé par le vaste monde arabe et le restant occidental. Nous étions vécus comme tels, un soubassement linguistique qui faisait la honte de l’Orient et le mépris de l’Occident. Pour un Arabe du Moyen-Orient, le Maghrébin est une classe dégénérée de l’aventure musulmane qui, dit-on, s’acheva à Poitiers.

* * *

[...] C’est par les Français que j’ai réappris à être algérien.

Enfant, je le redis j’étais gaulois et je ne détestais pas avoir des Gaulois comme ancêtres. On oublie trop souvent que nous, enfants de cette deuxième génération, natifs hexagonaux à l’accent garonnais, on a pas détesté être raccroché à des branches aussi capétiennes soient-elles. Nous regardions ces livres d’histoires aux dessins naïfs et confondions allègrement l’Astérix et le Gaulois dans un entrain surréaliste. Ces Gaulois aux longues couettes souriaient et chantaient autour d’un feu en descendant la barbaque porcine. C’était chouette, cet air de vacances.

Notre ennemi c’était le Romain et on prenait fait et cause pour Vercingétorix ou Charlemagne, rois nobles et courageux. On a aimé enfants être les descendants de gens aussi sympathiques. Oui, on a aimé se raccrocher à un arbre généalogique, quel qu’il soit, pourvu qu’il nous raccroche à quelque ascendance, même de fortune.

* * *

[...] Les Français m’ont fait athée mais aujourd’hui ils me veulent musulman comme on accroche une cloche au bœuf pour le distinguer du taureau. Je me suis rempli d’encre d’érudits qui n’étaient pas les miens, j’aurai aimé de ma famille quelque chose de subversif. Au lieu de ça on a fait de moi un innocent en colère.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.