Les non-dits d’une scène de crime

Depuis l'horrible assassinat de Samuel Paty, la rhétorique utilisée par ceux des dirigeants politiques et des commentateurs qu'on entend s'exprimer bruyamment dans les médias, traduit le triomphe d'une laïcité exclusive et obsédée par l'islam.

Comme nous tous, je suis glacé d’effroi en pensant à la fin tragique de Samuel Paty, cet enseignant assassiné de la manière la plus atroce simplement parce qu’il continuait à faire son métier et à aider de jeunes collégiens à penser le monde et la société dont ils sont partie intégrante. Je suis moi-même professeur d’histoire-géographie, et d’autant plus touché que je sais bien que, au sein de l’institution scolaire, c’est à nous qu’il incombe de transmettre des valeurs, une éthique de la vie en collectivité, mais aussi de questionner les prêt-à-penser que les réseaux sociaux mettent à la disposition de tout un chacun.

Pour autant, je suis très mal à l’aise en écoutant les responsables politiques et les commentateurs attitrés réagir à cet abominable événement. Notre collègue, nous dit-on, est mort pour que vive la liberté d’expression et pour éduquer des adolescents à l’esprit critique. Pourtant, dans les discours politiques et sur les plateaux des grands médias, on ne fait pas vraiment dans la nuance, on renonce à comprendre cette violence qui se répète et nous submerge. Des mots comme « terrorisme » ou « islamisme » recouvrent notre entendement et déploient un champ sémantique que chacun peut compléter à sa guise. Le sous-entendu sert de grille de lecture, et l’injonction de tous nous rassembler derrière le drapeau de la République sert de programme. Le débat n’aura pas lieu.

Car qu’est-ce que veulent dire concrètement tous ceux qui proclament que nous devons « résister » à la barbarie, qu’« ils ne passeront pas », comme nous disions ¡No pasarán! dans les années 1930 ? On dénonce d’ailleurs le fascisme vert, cette idéologie toujours présentée comme insidieuse et dont il nous faudrait démasquer les porte-parole avant de les neutraliser. C’est le voile qu’on se propose non plus seulement de soulever, mais d’arracher, pour découvrir le monstre partout où il se cache. On cherche alors l’organisation criminelle responsable de cette dérive mortifère et qui profiterait des failles de notre démocratie pour tenter de nous détruire.

En attendant, que dire de l’assassin qui ne parlera plus pour expliquer son crime ? Ses parents sont des Tchétchènes réfugiés en France, ceux-là même que la Russie d’Eltsine déjà, puis de Poutine surtout, a poursuivi de sa rage éradicatrice « jusque dans les chiottes », au nom de « la lutte contre le terrorisme », avec une violence dont nous avions eu quelques échos il y a une vingtaine d’années, y compris grâce à une Anna Politkovskaia qui en a payé le prix fort. Et puis nous les avons oublié ces Tchétchènes, comme nous commençons à oublier le martyr des Syriens, pour ne voir finalement que les monstres qu’en effet les Poutine et Assad ont fabriqué, terroristes du Califat et d’ailleurs, où les Tchétchènes sont de fait bien représentés. A-t-on seulement le droit de demander d’où vient cette violence pathologique qui s’exprime avec une telle rage, chez lui comme chez d’autres ?

Continuons donc à chercher, et débusquons les vrais pousse-aux-crimes, ceux dont les idées haineuses ont guidé la main de l’assassin. Une étiquette permet aujourd’hui de tous les nommer : « islamiste ». Il y a encore peu on disait « djihadiste », ou « islamiste radical », mais maintenant l’heure est trop grave pour ces subtilités, et le glissement sémantique traduit une urgence, celle du combat contre le mal absolu. Et qu’importe si l’« islamisme » renvoie à des réalités extrêmement variées dans le monde musulman, où il représente la principale forme d’opposition aux régimes autocratiques que par ailleurs nous soutenons assez largement. L’amalgame islamiste = terroriste est un préjugé partagé par une grande partie de la classe politique et médiatique, et dont le sous-texte est celui de l’agenda caché qui conduit à pousser toujours plus loin la suspicion.

Comme beaucoup des intéressés le soulignent eux-mêmes, on réclame de nos compatriotes musulmans qu’ils/elles se fondent dans la communauté nationale et fassent disparaître tout particularisme, bientôt synonyme de séparatisme, et dans le même temps qu’ils/elles se désolidarisent de ces fanatiques en tant que musulmans. Lutter contre les innombrables manifestations d’islamophobie au sein de la société française devient ainsi éminemment suspect aux yeux de tous ceux qui voient dans ces réactions d’autodéfense la marque du communautarisme et le masque de l’islamisme. En réalité, pour beaucoup, le problème c’est bien l’islam, et les réactions de rejet ou au minimum de suspicion à l’égard de ceux qui sont perçus comme musulmans sont trop nombreuses pour qu’on puisse s’y tromper. Chaque nouvel attentat vient alors renforcer ce sentiment, dans les tripes de tout un chacun comme dans les discours.

Pour sortir de ce cercle vicieux, il faudrait, pour commencer, reconnaître que le communautarisme n’est pas d’abord celui des minorités, et en premier lieu d’une communauté musulmane qui d’ailleurs n’existe pas comme un ensemble cohérent, mais aussi celui d’une communauté nationale identifiée en France à une République qui se veut universelle mais qui n’en est pas moins elle aussi marquée par des normes identitaires, celles de la majorité. Comment s’étonner alors que l’intolérance des uns réponde à l’intolérance des autres, quand on fait face à un tel déni de la réalité : en République, tout comme les violences policières « n’existent pas », l’islamophobie est une affabulation, un « racisme imaginaire », et on peut bien alors chercher à interdire le CCIF, « ennemi » de la dite sacro-sainte République, car pourquoi vouloir répertorier des actes qui n’existent pas chez nous ? La doxa républicaine, tant qu’elle ne sera pas déconstruite, pourra ainsi continuer à générer de l’exclusion et de la frustration chez tous ceux qui vivent au quotidien ce sentiment d’être rejetés pour ce qu’ils sont, et dont certains parmi les plus fragiles finissent malheureusement par se radicaliser.

En cours, il m’arrive parfois de pousser mes élèves à sortir de leur zone de confort, là où ils se sentent rassurés par quelques vagues croyances. Je me désole alors lorsque je constate que, trop souvent, même mes médias préférés, ceux que j’écoute tous les jours (France Inter, Arte…), ont de plus en plus de mal à sortir de leur zone de confort sur des sujets comme ceux-là. Dans ces conditions et ce climat de peur, difficile d’imaginer nos décideurs politiques prendre le risque de s’interroger sur les racines d’un tel déferlement de violence.

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