Sur le cas François Fillon : Justice et manipulation

Sur le cas François Fillon

 

« La volaille qui fait l’opinion » (selon Alain Souchon) est parfois risible lorsqu’elle ne veut pas voir toute la réalité sur laquelle elle caquète. Toute la réalité : oui, François Fillon a profité de sa position pour faire rémunérer son épouse et ses enfants majeurs par des emplois plus ou moins fictifs ; et oui, il est « victime » d’une splendide manœuvre à la Machiavel pour être écarté du pouvoir présidentiel.

 

1/ Sur les emplois fictifs

Les emplois fictifs sont en France un sport, si l’on peut dire, national. En Europe, c’est un sport européen. Et dans le monde, c’est un sport mondial. Pour bien expliquer l’universalisme de l’emploi fictif, on peut cependant rester en France puisque nous sommes un pays modèle. Pays occidental, mais aussi universaliste. S’il fallait dénombrer, dans ce genre de pays, les emplois plus ou moins fictifs dans toutes les institutions publiques et privées liées à la puissance (et à la commande) publique - Services de l’Etat, administrations territoriales, grandes et petites institutions de droit public, grandes et petites entreprises publiques et privées bénéficiant des commandes publiques, etc. - on aurait du mal à circonscrire le phénomène. Démonstration :

Tenez, essayez de dénombrer rien que dans les « hautes sphères » parisiennes (publiques ET privées) tous les « attaché(e)s » et « chargé(e)s de mission »… A lire l’intitulé de leur « mission », on prend rapidement le fou-rire. Du moins, si l’on aime rire plutôt que pleurer. Même chose, d’ailleurs, au FMI, à la World Bank, au siège de l’UE ou de la BCE. Chez Goldman and Sachs, non. Là, c'est du travail puéril de mauvais gaminson : on a remplacé la fictivité des emplois par de la pure nocivité. Depuis au moins la crise de 2008, puis la Grèce, on en sait quelque chose. Il n’est pas certain que la nocivité soit préférable à la fictivité. Et si l’on descend dans les « moyennes sphères », celles des collectivités territoriales, des grandes associations, des grandes fédérations sportives ou culturelles, on s’amusera du nombre époustouflant de gens « recasés » là. Gens déjà « modestes » et qui tiennent donc vaillamment la consigne discrète d’en faire le moins possible, pour ne pas déranger et surtout, ne pas se faire trop remarquer.

Chose amusante : essayez de trouver un emploi fictif parmi les infirmières, les paysans, les ouvriers sur chaine, les mineurs de fond, les gens qui traitent les ordures ménagères… C'est peut-être une question à poser aux  brillants cerveaux de Harvard, LBS, HEC ou l’ENA. Nous sommes impatients de leur diagnostic éclairé.

Dans les emplois fictifs, un peu de lucidité incite à ranger non seulement les emplois purement fictifs, mais aussi tous les emplois où les titulaires travaillent et s’activent vraiment, mais pour faire tout autre que ce pourquoi ils sont employés. Dans la catégorie du purement fictif, on trouve le modèle Tibéri 1994 : c’est le modèle générique familial où l’on voit que les titulaires sont en grand mal de dire la moindre chose qui ne soit pas comique quant à l’activité dont ils sont présumés redevables. Dans la deuxième catégorie des emplois fictifs, les titulaires évitent de ne rien faire, mais il y a dérivation. Dans les emplois fictifs dérivés (autre produit dérivé) les employés bossent réellement, mais pour le service de la famille. C’est le modèle Balkany avec ses nombreuses adaptations. Modèle performant pour avoir été sans cesse amélioré. Ce qui reste commun aux deux modèles, le Tibéri et le Balkany, c’est que c’est toujours pour la famille. Mais, dans le modèle Balkany, on ne se repose pas. La famille est plus exigeante.

N’y aurait-il que la famille pour motiver les deux catégories d’emplois fictifs, les purs et les dérivés ? Non, il y a aussi le Parti. Il y en a des tas : parti National, Républicain, Libéral, Démocrate, Socialiste, etc. Communiste ? Non, plus maintenant. C’est un genre de parti désormais ringard où les Elus avaient d’autant moins le droit à des emplois fictifs pour leur famille qu’ils devaient céder leurs indemnités de parlementaires au Parti, et ne recevoir en retour que de bien plus maigres salaires. On croit rêver. Aujourd’hui, l’emploi fictif pour le parti relève d’un grand altruisme institutionnel : on prête son nom à un emploi qui finance le parti. Car le parti a besoin de beaucoup d’argent pour faire vivre la démocratie. En démocratie, il faut raisonnablement admettre que c’est le plus riche, ou le plus riche en second, qui gagne l’élection. Désormais, il est rare, très rare, qu’un pauvre ou qu’un « modeste » soit élu. Ce qui est amusant, c’est que ce sont pourtant les pauvres et les « modestes » qui sont la majorité.

Enfin, on ne saurait oublier les emplois fictifs par destination d’organigramme. Avec ce vocable compliqué, il s’agit de désigner ceux dont leurs titulaires sont occupés à faire sérieusement des choses que l’on sait parfaitement inutiles, mais dont on a absolument besoin pour rendre consistants les sièges administratifs et sociaux. Emplois qui permettent de présenter des images impressionnantes d’excellente organisation institutionnelle aux médias et lors des assemblées générales des actionnaires, les uns et les autres s'en montrant avides. Dans le jargon des meilleurs analystes anglo-saxons, curieusement peu cités sur ce point, cela s’appelle les « bullshit jobs ». Autrement dit, et en particulier dans les cercles non « autorisés », ce sont les « boulots de merde ». Les virtuoses dans la création des bullshit jobs sont désormais les meilleurs managers en Communication – et Dieu seul sait à quel point ces excellences fleurissent dans les grandes institutions publiques et privées.  Réussite incroyable, ils ont supplanté de loin, dans les boulots de merde, les hiérarchies militaires dont c’était l’apanage immémorial pour les temps effectivement désolants où celles-ci n’ont pas de bonne guerre à quoi s’occuper.

Quoi de plus fictif, en effet, qu’un emploi militaire en temps de paix ? Hélas, pour les grands chefs des armées, les meilleurs gouvernements civils manquent parfois d’imagination pour se trouver un ennemi qui tienne. Mais, pas de panique.D'une part, la peur, cela se fabrique facilement. D'autre part, dans l’Infanterie, on sait s'accomoder : « on ne fait pas grand chose, mais on le fait de bonne heure ». Et dans la Marine, le matelot est toujours très occupé : « il salue tout ce qui bouge et repeint le reste ». Les temps changent, mais rien ne change : on a trouvé assez de « terroristes » pour occuper les plus volumineuses armées du monde. Et, désormais, ce sont les communicants qui sont les nouveaux champions dans l’art de saluer tout ce qui bouge (dans le bon sens) et de repeindre le reste. Même les morts.

Dans ce contexte innovant et mondialisé, François Fillon a trempé dans les emplois fictifs d’une façon que l’on dira bourgeoise plutôt que mafieuse ou militaire. Cela ne change pas les choses au fond, mais seulement au niveau de la mousse sur la bière. Ainsi, il n’a pas prétendu donner à son épouse ou à ses enfants un emploi « stratégique », comme un Nicolas Sarkosy, autre modèle familial, qui voulut placer son fils à la tête de l’EPAD. Fils dont le palmarès universitaire, et l’expérience personnelle, étaient loin de visiblement constituer l’ombre d’une raison pour cette nomination. Le fait du Prince ? En fait, le papa voulait, comme tout parrain, placer la famille aux bons endroits. Inutile de souligner que le travail du fils eût demeuré –s’il était resté en place – tout aussi fictif que dans le modèle Tibéri 1994. Ce fut l’erreur du papaparrain. Il eût fallu qu’il préférasse le modèle Balkany, et que le fils donnât au moins l’illusion qu’il allait vraiment bosser. Rappelons cependant que si la famille Tibéri a eu quelques soucis, vite arrangés, ce ne fut pas à cause de l’emploi fictif de Madame, mais plutôt à cause de quelques centaines d’électeurs. Tous aussi fictifs, d’ailleurs. Sur l’emploi de Xavière, ce fut en effet, à l’hilarité générale, le non-lieu.

 

2/ François Fillon peut-il se plaindre d’un traitement inhabituel par la Justice ?

Ce point mérite un autre examen factuel. D’abord, François Fillon se plaint d’avoir été poursuivi par la Justice. Il a tort. Aussi surprenant que cela paraisse, il n’a pas été le seul à subir cette diligence jugée généralement inappropriée par bien d’autres membres de « l’Elite » que lui. Les décisions de la Justice sont, par définition, éclairantes. Dans le modèle Tibéri 1994, la procédure a été annulée. "Vice de forme". Tiens donc ! Dans le modèle Balkany, il n’y a pas eu mise en examen malgré l’enquête très documentée de la police judiciaire. Par contre, ont été condamnés : un ancien Premier ministre, dix ans après les faits, avec sursis ; un ancien Président de la République (mais oui !)  en 2011, soit une vingtaine d’années après les faits, avec sursis (il était en retraite depuis quelques années) ; l’actuel Premier Secrétaire du Parti socialiste, 7 ans et plus après les faits, deux fois, avec sursis ; et son prédécesseur, également après des lustres, toujours avec sursis. Il ne reste, semble t’il, en tant qu’affaire pendante d’emplois fictifs, que l’enquête sur les assistants des Elus du Front national qui a été lancée en 2015. Depuis presque deux ans, et toujours pas de juge d'instruction (mais cela ne saurait tarder) A t’on envisagé une seconde de poursuivre en Justice Nicolas Sarkosy pour l’affaire de l’EPAD ? Non, bien sur. Il faudrait d’abord commencer par le juger pour bien d’autres choses dont, rigoureusement, il est interdit de parler ici.

Essayons de nous mettre, si possible, à la place de François Fillon, ancien Premier ministre (pendant 5 ans !) de Nicolas Sarkosy, et demandons-nous ce qu’il peut penser des Juges et de la Justice, vu de ce qu’il a vu concernant son patron. Ce d’autant plus qu’il fut l’un des rares à en connaître vraiment quelque chose, compte tenu de toutes les informations que certains se faisaient un devoir de lui communiquer tout en les refusant, évidemment, au commun des mortels. En bref, si on essaie, on se dira forcément que François Fillon a quelques raisons de considérer les Palais de Justice à l’égal des élevages de bons chiens de garde où il convient à la République de doser habilement pour les Juges la nourriture (l’avancement), les caresses dans le sens du poil (les décorations) et le bâton. Nouvelle question  embarrassante : François Fillon aurait-il tort s’il pense lui aussi cela ?

Dés lors, on peut comprendre sa légitime stupéfaction, et la notre, de voir des juges réussir à son rencontre en quelques semaines un parcours d'une célérité proprement époustouflante. Habituellement, il fallait à la grande sérénité de la Justice au moins une dizaine d’années pour se prononcer à l’encontre de ses très rares collègues qui ont été inquiétés. Et ce, pour des choses nettement plus conséquentes que le pur appoint fillonnesque aux ressources strictement familiales. Car c’est objectivement un homme « modeste » à sa façon. Bien sur, la chose n'apparait pas immédiatement à ceux qui se laissent impressionner par la fine présentation qui consiste à cumuler des salaires bruts sur un grand nombre d'années. De fait, l'abus de Fillon ne date pas d'hier, loin de là, mais c'est aujourd'hui seulement que le "Canard" a été réveillé.

"Modeste", François Fillon n’a pas nommé son épouse ou ses enfants, ni dans un poste stratégique, ni même dans l’un ou l’autre de ces sièges prébendiers où le salaire royal récompense l’art délicat d’être une convenable potiche, ou bien l’organisateur de régalades gourmettes entre invités choisis,  voire de festivités encore plus sautillantes et batifolantes pour le plaisir des « grands Fauves » qui trouvent naturel de se répandre de diverses façons en marquant leurs territoires. Faut-il rappeler le nom de cet autre candidat présidentiel stoppé dans ses élans, au grand dam de ses groupies qui crièrent au complot ?

François Fillon n’a pas, non plus, fait écrire – exemple pris au hasard - un rapport grassement rémunéré pour exonérer une grande compagnie pétrolière de quelques soupçons inquiétants – et légitimes vu la récurrence de ce genre de choses dans le monde – concernant le financement de menées criminelles de protection de ses intérêts. Il est vrai, admettons-le, qu’un « humanitaire » ne doit pas mesurer chichement la puissance naturelle de son empathie à l’égard de quiconque, n’est-ce pas ? Et les enfants de François Fillon ne sont peut-être pas encore - grâce à lui ? - du genre à acheter, sans le moindre revenu déclarable des appartements de luxe non seulement à plusieurs millions d’euros, mais plus encore : deux fois plus cher que le « marché », selon les experts pour une fois ébahis ! La chose est avérée depuis 2012 pour le fils d’un autre ministre. Là-dessus, l’enquête est toujours en cours. Depuis quatre ans. Sont-ce les policiers qui s’acharnent pour rien ? Ou les juges qui dorment. Faut-il laisser à tous les chiens de garde le temps d’une sieste méritée ? Non, il faut choisir.

« On » a choisi François Fillon pour faire « Un » exemple. « Un », pas deux : il ne faut pas rêver. Reste à savoir pourquoi c’est Fillon qui prend. Pourquoi lui et pas les autres, pratiquement tous aussi amusants, y compris l’Emmanuel qui promet déjà beaucoup, rien qu’après ses exploits aux Finances et sa déclaration rigolote de patrimoine.  Il faut se demander pourquoi, non parce qu’il faut défendre François Fillon - les faits sont clairement répréhensibles - mais en raison de l’idée que l’on doit se faire de la Justice. Autrement dit, à qui obéit-elle ? Et pourquoi ce sont tous les médias qui s’accordent ignoblement contre un seul, comme meute à l’hallali…

On voudrait comprendre, non pas tellement à ce qui a motivé les officines qui ont prévenu le « Canard », ni à quel jeu joue celui-ci, mais ce que la manipulation en cours cherche vraiment dans un contexte électoral plus qu’inquiétant. Sur les officines, on se doute bien qu’elles grenouillent depuis ce milieu infiniment cynique que l’on nommera « atlantiste » pour ne pas avoir à y distinguer ce qui relève du brouet sarkosyste et ce qui sent la soupe solférinienne. Sur le « Canard », cet organe ô combien prudent depuis des décennies dans ses mises en cause si opportunément (financièrement ?) ciblées, on en sait également assez pour ne le lire que d’une « fesse distraite ». Par contre, nous aimerions vraiment savoir où « on » veut en venir lorsque ce qui se dessine dans une deuxième tour ahurissant, avec un plan-marketing électotal parfaitement huilé, la confrontation entre une Marine Le Pen, et un Emmanuel Macron, lequel n’est visiblement que le pantin du pouvoir désormais totalitaire de la Finance.

Si nous sommes incapables d’imaginer ce qui nous attend avec l’une comme avec l’autre, certes par des chemins différents mais qui reviennent au même, allons le demander aux grecs, comme aux africains, voire aux syriens ou aux palestiniens. Ils ont vraiment, raisonnablement, de quoi nous prévenir …

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