Lettre ouverte à Grégoire, patron du "Nid"

Sur la loi pénalisant les clients des prostituées

A Grégoire Théry, Secrétaire général du « Nid »,

et l’un des soutiens de la loi de pénalisation des clients des prostituées.

 

 

Vous êtes, indéniablement, l’apparence d’une bonne volonté. Je dis l’apparence, parce qu’en réalité, je n’en sais rien. Non seulement, je ne sais pas grand-chose de vous, mais aussi presque rien concernant le bien et le mal. Je crois savoir, j’imagine où est le bien, où est le mal, mais je finis toujours par en douter. Par exemple, quand je vois un enfant, je pense que Tamerlan, Vlad l’Empaleur, les esclavagistes, les nazis, Staline, Pol Pot et les salauds plus discrets qui ont fait la bombe atomique (ou les munitions à fragmentation) ont été aussi des enfants. Dans ce monde de tragédies que nous partageons, un petit être adorable peut devenir une terrifiante puissance de mal. Et c’est ce qui fait douter de plein de choses.

Vous, apparemment, vous ne doutez pas, vous avez décidé où était le bien, et où était le mal, et votre décision porte – chose impressionnante – sur l’une des conduites humaines les plus compliquées qui soient : la prostitution plus ou moins volontaire. Je dis « plus ou moins volontaire » car, pour moi, va savoir ce qui est voulu, et ce qui est subi. Tandis que vous, vous avez non seulement décidé où était le bien et le mal, mais vous avez su en convaincre les gens qui tiennent le pouvoir. Vous êtes vraiment impressionnant.

Votre loi – reconnaissons -là comme la votre - pénalise financièrement les clients des prostituées. Du moins, ceux qui vont se faire prendre dans la rue, c’est à dire, en pratique, les plus démunis sur le marché des services, et sévices, sexuels. Pour ceux qui ont de quoi dans un « cadre privé », va savoir ! Ne craindront-ils que la « jurisprudence Carlton » si accommodante à ceux qui disposent, outre du sexe des autres, des meilleurs avocats ? Ou ne redouteront-ils, finalement, que la trop rare exaspération d’une Céline B. révolvérisant dans son bel appartement, en Suisse, son banquier sado-maso et pervers, ce à quoi mène une certaine logique des choses ?

En ce qui me concerne, je ne suis jamais allé voir une prostituée. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs. Peut-être ma vertu n’a t’elle été que le résultat d’une certaine lâcheté, d’une vraisemblable peur. Car, il m’arrive encore de penser qu’un homme et une femme peuvent aussi bien faire l’amour dans un échange librement tarifé que dans le cadre conjugal où tout est aussi tarifé – ô combien ! – mais selon une autre façon de compter, plus longue, mémorable, obsédante, compliquée… Et cela vaut aussi bien, sans doute, dans le cadre présumé « libertin » où l’homme et la femme échangent, en des dragues stratégiques et savamment « bézouillantes », des complaisances narcissiques à vocation illusionniste avec, encore, une autre forme de tarification : celle des trompettes de la renommée : réputations à construire en cercles d’egos féroces,  réputation de pouvoir faire jouir, de pouvoir d’achat, de pouvoir mondain, de pouvoir de nuisance… L’idéal en entreprise, en boite et en club, n’est-ce pas ?

Certains, certaines, diront que mes propos sont moraux. Ce qui est vrai. Je suis clairement un moraliste, je ne crains pas de « faire chier » en la matière, si je peux m’exprimer ainsi. Je partage sans doute avec vous, cher Grégoire, une passion, sinon pour la morale, du moins pour l’étude de la morale. Cette passion m’est venue entre recherche de vérité et pratique de solidarité, tout cela confusément, et selon mes petits moyens. Pas de quoi pavoiser. Mais je voudrais comprendre où s’enracine votre sentiment inexpugnable de mener un combat efficace au plan des droits des femmes et des hommes.

Voici pourquoi je m’interroge : avec les « réformes », nous revenons aujourd’hui (ou demeurons) dans une marchandisation des êtres humains en leur intégralité corporelle : marchandisation non seulement de leur sexe, mais de tout leur corps. Plus que jamais, de leur « force de travail », et de leur beauté. Plus que jamais de leur intelligence, de leur savoir-faire, et bientôt de leur sperme, de leurs ovules, de leur utérus (à louer ?) et de leur ADN (à sélectionner ?) : tout, absolument tout devient marchandable. Avec l’évolution des lois du travail, c’est soi-même que l’on vend et aliène, y compris pour ne rien faire ! Vous ne le voyez pas ? Est-ce votre foi ou une quelconque croyance qui vous empêche de voir ce qu’impliquent, comme prostitution du temps de vivre, les contrats « zéro-heure » ?

D’où vient votre apparent déni d’une réalité sociétale aussi massive et brutale ? L’universalité de la prostitution sous l’empire du capitalisme et le « règne de la marchandise » provoque t’elle chez vous une telle dissonance cognitive qu’elle vous conduise au déni de cette réalité ? Vous n’entendez pas les prostituées qui demandent seulement d’être libres en ce qu’elles considèrent comme un métier, « le plus vieux métier du monde ». Vous n’écoutez que celles – certes nombreuses – qui viennent trouver au « Nid » un secours contre les salauds : certains clients,  oui, mais aussi la plupart des flics de ce qui reste la « mondaine »,  et les proxénètes qui comptent parmi leurs soutiens – hé oui – de nombreux politiciens. Ceux-là, flics et politiciens, vous dites les prendre en compte, mais en réalité, non ! Votre loi n’y touche pas.

Si vous allez totalement raison – ô combien – de défendre les femmes prostituées contre les clients salauds qui abusent d’elles, pourquoi ne vous entend t’on pas contre ces autres salauds qui créent et entretiennent la prostitution au profit du Pouvoir ? Parfois, certes, ils en tirent d’utiles renseignements pour infiltrer la pègre, mais, le plus souvent, ils en profitent sans vergogne ! Vous pensez que ces gens-là vont, avec votre loi, devenir incapables d’utiliser leur statut, leurs « réseaux » pour organiser des parties fines ? Ou même leurs armes pour se faire « tailler des pipes » ? Y compris par leurs propres collaboratrices ? Vous voulez des noms ?

Il reste à penser que vous savez tout cela et que, si vous n’en dites pas grand-chose, c’est que vous avez peur. De fait, vous avez le droit d’avoir peur. Cher Grégoire, je le répète, vous avez droit d’avoir peur. Y compris des femmes, d’ailleurs. Un peu de psychologie suggère en sourdine que vos beaux discours humanistes et féministes – je le dis sans ironie car vous vous exprimez avec talent – s’alimentent en profondeur à la peur qui est en vous, comme en chacun ou chacune. Peur, justement, de réaliser en conscience qu’en matière d’amour selon Eros, tout est prostitution là où c’est l’argent qui commande tout. Vous prétendez en cette année 2016 supprimer la vénalité dans l’amour ? Mais, c’est une plaisanterie !

Grégoire, votre loi est nulle au regard des esprits lucides quant aux passions tristes qui agitent les cœurs dominés par le fric. Vous pensez agir selon la dignité ontologique à faire valoir en tout être, et selon la gratuité de l’amour en ses dimensions, osons le dire, spirituelles, ce sur quoi croyants, agnostiques et athées peuvent aussi bien s’entendre. Mais, au contraire, votre loi, si elle s’applique, va nourrir l’enfer dans un monde – le notre - où l’on tend à ne plus faire l’amour que dans « l’entre-soi », entre gens du même milieu. Pour le reste, on tend à ne plus « baiser » que pour tenter de faire de l’autre son esclave, ce à quoi s’amusent, si l’on peut dire, quantité de gens adeptes du BDSM « à la con », avec accessoires marchands tellement prisés – est-ce un hasard – dans les milieux bourgeois, bobos, branchés, friqués, flicqués…

Jeux où – « éternel retour du même » – les petites connes des beaux quartiers s’habillent en putes pour faire, elles, vraiment la pute, tandis que leurs mecs, eux, s’y exercent vraiment à la dominance, à l’exploitation de l’autre, et à la cruauté débile façon « maquereau ». Rien de nouveau depuis la nuit des temps… Faut-il citer les chansons de Brassens ou de Brel, pour ne citer qu’elles, qui en parlent ?

Votre loi porte, il est vrai, des promesses pour les femmes voulant sortir de la prostitution. Pourquoi nous illusionner ainsi ? Forcément, les soucis budgétaires aussi bien que le cynisme des puissants les réduiront à néant. Rien qu’avec « Bercy » et ses « têtes de nœud » - excusez-moi de parler ainsi, votre loi se résumera à  ne « faire chier » que les plus pauvres sur le « marché du cul ». Nul besoin donc d’être malin pour prévoir qu’elle favorisera « de facto », une nouvelle fois, ceux et celles qui font le mieux, vraiment, les putes et les macs. Et rien n’aura changé dans l’éternisation de la domination cynique et mortifère ayant institué la vénalité de l’amour et l’esclavage sexuel des plus démunis.

Combien j’aimerais me tromper…

6 avril 2016

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