Au fait, qui sont les « fainéants » du président ?

Un petit mot sur les chômeurs paresseux et sur les "fainéants" évoqués récemment par un président français lors d'un discours à l'étranger.

Le Président Emmanuel Macron a indiqué que parmi celles-ceux qui s’opposaient aux réformes nécessaires qui permettraient la transformation de la société française, il y avait les « fainéants ». Cette catégorie large laisse entendre qu’il y a des réfractaires au progrès, des récalcitrants au mouvement, des incapables de se mettre en marche. Ils constituent un obstacle diffus dans la société, susceptible de ralentir le rythme des réformes. Comme on ne saurait arrêter totalement la « marche du progrès », il faut aussi entendre que ces « fainéants » sont d’un autre âge, qu’ils ne veulent rien changer tant ils sont attachés au repos, qu’ils traîneront des pieds dès qu’on leur demandera de prendre leur part dans cette belle aventure commune qu’est la modernisation nécessaire de la nation. Ce sont donc aussi, selon l’image traditionnelle, des frelons perturbateurs et immoraux. On attendrait de chacun qu’il soit ardent à la tâche et discipliné, comme peuvent l’être les abeilles : les frelons dissidents n’ont de zèle que pour leur confort personnel. Parler de « fainéants », c’est à la fois disqualifier moralement les opposants aux réformes, se poser en garant du progrès et faire montre d’un volontarisme qui saura justement faire plier les mauvaises volontés.

La communication du Président a sans doute produit des effets qui ont dépassé ses espoirs : car ce petit mot n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd – il arrive effectivement à ceux qui ne font rien de ne rien entendre, ou de ne rien vouloir entendre, mais là, ce n’a pas été le cas. Les grévistes et/ou manifestants du 12 septembre 2017 ont largement fait écho au propos présidentiel, en brodant des slogans à partir du maître-mot : « Fainéant, et en grève ! » ; « Macron, t’es foutu, les fainéants sont dans la rue ! » ; « Fainéants de tous les pays, unissez-vous ! » Ces jeux de mot montrent assurément que ceux qui sont stigmatisés par ce vocable ne sont pas dupes des jeux du pouvoir, et même peut-être actualisent-ils une mémoire des luttes, qui vont toujours avec une confrontation des discours : on peut facilement voir comment, depuis le XIXème siècle au moins, le terme « paresseux » est mobilisé par les discours du pouvoir – politique ou médical – pour désigner et condamner certaines catégories sociales. La paresse ouvrière est un lieu commun de la littérature hygiéniste et réformatrice du siècle de la première révolution industrielle, et si les temps ont changé, il est remarquable que cette catégorisation morale visant à normaliser les comportements se déploie régulièrement dans les discours d’autorité.

D’une certaine façon, la propagande faite ironiquement à la parole présidentielle dit au moins ceci : le coup des « paresseux », on a déjà entendu. Car qui sont ces « fainéants » dans l’imaginaire de la bonne société libérale ? Ceux qui se planquent au travail, les tire-au-flanc – peut-être devrait-on écrire au « flan » pour évoquer leur mollesse et leur propension à retirer les bénéfices du travail des autres – les fonctionnaires qui ne fonctionnent pas, assurément, mais aussi les « bénéficiaires », ceux qui tirent profit d’aides qui les dispensent de travailler – les « assistés », les « parasites » – les prisonniers qui ne font rien aussi (lorsqu’on n’exploite pas, sans le crier trop fort, le travail de certains, mais cela semble à la fois justifié moralement et économiquement), et tous ceux qui sont à la traîne et qui traînent dans les rues, les glaneurs miséreux incapables de trouver un vrai travail, les mendiants qui peuplent les trottoirs, ceux qui sont affalés comme des outres et qui cuvent leur vinasse, bref, tous ceux qui font ainsi montre de leurs incompétences, de leur mauvaise volonté, de leur asociabilité et de leur immoralité en préférant l’inaction au progrès, tous ceux qui n’ont pas pris le train en marche et qui se complaisent dans leur léthargie coupable. Chacun est de toute façon capable d’identifier un autre comme étant « fainéant », preuve incontestable de l’existence de cette catégorie de parasites.

Les manifestants du 12 septembre ont aussi eu la sagacité de dresser un autre tableau de la paresse : en renvoyant aux « rois fainéants » (ces gouvernants qui ne font rien – c’est d’ailleurs le sens que revendique la communication présidentielle, mais sans l’associer au manager suprême) et en évoquant ces « capitalistes ventrus qui dorment sur leurs matelas d’actions – ou de billets selon les dessins ». En cela, ils réactualisent un contre-discours que l’on trouve déjà au XIXème siècle dans les journaux ouvriers : la paresse condamnable est celle des nantis qui tirent le profit du travail des autres sans rien faire, qui s’engraissent pendant que les autres meurent de faim. Il y a une certaine pertinence à désigner la réalité des rapports de pouvoir que cache vainement le verni des institutions : nous vivons moins dans une République démocratique et sociale, comme l’énonce la constitution française actuelle, que dans une oligarchie des oisifs. Pourtant, suffit-il d’inverser les signes, et de valoriser une paresse résistante contre une oisiveté des possédants ? C’est bien ce que l’on trouve déjà dans le Droit à la paresse de Lafargue. À cette époque, à la fin du XIXème siècle, le « Droit du travail » était essentiellement un instrument de domination – ce que veut mettre au jour le gendre de Marx. S’il revendique un « droit à la paresse », c’est contre l’organisation du travail qui exploite et aliène. Ce discours peut assurément être mis à profit et trouve aujourd’hui une actualité certaine ; il reste que renverser le discours des dominants ne suffit pas forcément pour ouvrir des possibles, tant que l’on reste pris dans les catégories et les termes qu’utilise l’adversaire. Comment devenir authentiquement paresseux ? Comment se défaire de ce masque dont on nous affuble pour légitimer les décisions des puissants et conforter ceux qui vivent dans le ressentiment ? Pour imaginer ce que pourrait être un « Peuple de paresseux à venir » – et certaines images des manifestations du 12 septembre offrent des échappés sur ce point – il faut peut-être aussi revendiquer paradoxalement la paresse à laquelle on nous assigne, et donc la penser, la rêver et la vivre autrement.

Denis de Casabianca (professeur de philosophie à Marseille)

 

Pour celles-ceux qui voudraient poursuivre la lecture de ce billet, j’ai reproduit un petit chapitre écrit il y a déjà dix ans. Je dis cela pour m’excuser de renvoyer à des références anciennes qui devraient être actualisées, mais aussi pour souligner que l’analyse des discours qui constituent aujourd’hui les directives européennes et les expertises gouvernementales ne rendraient peut-être pas un autre son si on les soumettait au marteau. Cela reste un mot d’ordre partagé par les gouvernants actuels de faire la chasse aux assistés sociaux et d’activer les chômeurs, bref, de lutter contre la fainéantise de ceux qui devraient rester à leur place et au travail. Publiés dans Pourquoi paresser (Lyon, 2007), ces textes seront repris et enrichis dans Paresser par essais I – Est-ce par paresse ? (à paraître).

"Le paradis des parasites : haro sur les chômeurs

Il est dans nos sociétés des individus des plus suspects : ce sont les chômeurs sans zèle. Il ne faut cependant pas confondre ces inactifs de fait avec des “actifs” au chômage. Oublions un instant que les “chômeurs” ont été autrefois des travailleurs qui ont cotisé (qui ont versé une part de leur salaire) pour se garantir des aléas de l’activité économique et avoir un droit au chômage. Ce genre de détail risquerait de troubler notre perception du fond des choses, c’est-à-dire des intentions secrètes et de l’état d’esprit qui animent ces “flemmards”. Qui ne voit les avantages qu’il y a à renoncer à exercer une activité, dès lors que l’on a goûté aux délices de l’oisiveté et que l’on peut “se faire entretenir” ? Pour nos glandeurs, le pays où il fait “bon vivre” est celui qui leur permet de “humer l’air du pays”. Mais un tel pays n’est-il pas un pays de Cocagne ? Car si certains profitent en dormant, c’est que d’autres travaillent “à leur place”. Dans la réalité de notre monde moderne, il faudrait convenir qu’une telle situation est non seulement intenable économiquement, mais aussi injuste.

Il faut donc prévenir une telle pente qui dérègle le système de production et d’échange, qui démobilise ceux qui payent de leur travail, et qui donne une fausse image de l’idéal à atteindre. Si les droits indus des chômeurs conduisent à déprimer les laborieux, il n’est qu’une seule issue : il faut une « stratégie complète d’activation des chômeurs » (Perspectives de l’emploi de l’OCDE (2006). Stimuler l’emploi et les revenus, Paris, 2006). Ce qui n’est pas bon, c’est le chômeur inactif ; si le chômeur reste inactif, c’est qu’on l’entretient. Il faut donc l’encourager à rester un « actif » en ne lui donnant pas les moyens de vivre en parasite. Les rapports de l’OCDE définissent la « stratégie » d’ensemble de cette guerre contre les chômeurs paresseux ; ce ne sont que des « recommandations », et il revient aux dirigeants consciencieux de les appliquer en adoptant les « tactiques » particulières qui les mettront en œuvre : « Les recommandations de la stratégie de 1994 pour l’emploi partaient du principe que l’octroi d’allocations de chômage élevées, pendant une période longue, risquait de perturber le fonctionnement du marché du travail ». On m’excusera de citer une prose aussi indigeste, mais il vaut la peine d’entendre un instant le son que rendent ces beaux discours pour se faire une idée des sentiments élevés qui les inspirent. À qui s’adresse ce discours ? Pas aux chômeurs qui ont autre chose à faire que de lire des rapports techniques, ni aux autres citoyens, qui bien que susceptibles de devenir chômeurs ont aussi des tâches plus urgentes à accomplir. C’est donc aux dirigeants que l’on s’adresse ici, pour qu’ils n’aient pas de scrupules ou de pitié à suivre ces recommandations. Il faut les conforter dans leur volonté à faire raisonnablement le bien de tous. C’est aussi en ce sens un discours qui s’adresse à tous, une bonne nouvelle qu’il faut répandre, un discours qui veut motiver chacun en l’assurant de pouvoir toucher les “fruits de son travail”. En mettant ainsi les chômeurs sous le regard de chacun, on peut introduire la suspicion jusque dans le cœur de tous ceux qui se laisseraient aller. L’exposé des arguments de la raison économique est lumineux. La première raison invoquée pour justifier les « recommandations » renvoie à l’indolence et à la coquetterie des chômeurs : « En rendant les chômeurs moins empressés à chercher un emploi et à accepter ce qui se présente, l’indemnisation peut allonger la durée du chômage ou même amener certains allocataires à se retirer purement et simplement de la vie active ». Je souligne : n’a-t-on pas ici une expression de l’otium, du loisir véritable dans lequel le « sage » vit sa « retraite » ? Vivre « purement et simplement », voilà ce qui est impensable et odieux pour les bien-pensants de la vie active. La seconde raison est d’une logique tout aussi implacable : l’indemnisation a tendance à renchérir le prix du travail. Les employeurs doivent payer davantage pour arracher les salariés aux délices de l’oisiveté, lorsque celle-ci est récompensée d’un revenu de remplacement.

Un économiste chercherait sans doute à voir quelle est en réalité la part des salaires dans la valeur ajoutée ; il examinerait peut-être quelle est l’évolution de cette part dans les pays de l’OCDE. Mais il ne s’agit pas ici d’évaluer une politique économique, seulement de mettre les discours à l’épreuve. Pour cela, il suffit de se demander comment on peut expliquer le fait qu’en France 25% des salariés aient « fait le choix » de continuer à exercer un travail pour un revenu mensuel moyen inférieur à 1,14 fois le smic (Insee, Les salaires en France, Paris, 2005), alors qu’ils n’auraient “presque” rien à perdre à se mettre en position d’assistance complète ; ce « presque » monétaire, au regard du temps libre et de l’économie de sueur, devrait paraître comme un ratio insignifiant pour tout être raisonnable. Ces Français gagnent si peu qu’ils “profiteraient” plus en levant le pied ; pourtant ils continuent à travailler. Cette réalité devrait motiver la production d’innombrables éloges vantant la haute moralité de nos compatriotes : alors qu’ils devraient en toute logique être des chômeurs volontaires, les Français ont un amour tel du travail, qu’un quart de la population salariée (25% !) préfère travailler pour des prunes plutôt que de vivre aux crochets de la Nation ! Pourquoi ne trouve-t-on pas d’éloge de cette population active et pauvre qui sait résister aux sirènes du chômage facile ? Est-ce que la seule explication plausible à ce phénomène de masse soit une débilité sociale généralisée ? Ces esprits sont-ils trop faibles pour mesurer ce qu’ils tireraient d’un arrêt de travail ? Ou alors, est-ce une sorte de folie collective, une espèce de tare congénitale dont le sentiment patriotique ne saurait s’enorgueillir ? On doutera cependant qu’une passion innée du travail anime ces gens exemplaires. Peut-être est-il vrai que l’homme ne peut pas rester sans rien faire, et qu’il est plus difficile qu’il n’y paraît de paresser. Sans doute la pression sociale et les valeurs communes conduisent-elles nombre d’entre nous à ne pouvoir se dispenser d’une reconnaissance qui passe par l’exercice d’un “travail”. De nombreuses personnes disent même vouloir travailler davantage : “rallonger encore les journées”, voilà la devise de la “France qui se lève tôt”. Amour du travail ou simple nécessité ? Qui ne choisirait de gagner “un peu” plus, si ce peu est à peine suffisant pour le faire vivre ? Qui ne choisirait de travailler plus, si cela permet effectivement d’améliorer “un peu” un ordinaire misérable ? Aujourd’hui ce ne sont plus seulement les oisifs qui font comme les “cordiers” : un quart des salariés “gagne sa vie à reculons”1. Il semble que la réalité soit donc la suivante : c’est bien parce que ce quart de travailleurs salariés gagne si peu qu’il convient de faire en sorte que les niveaux de prestation sociale ne les démoralisent pas. Confirmation de cela dans la ligne directrice 19, décision du Conseil du 12 juillet 2005 : il faut « adapter en permanence les incitations et les effets dissuasifs découlant des systèmes de prélèvements et de prestations, y compris la gestion et la conditionnalité des prestations et la réduction sensible des taux d’imposition marginaux effectifs élevés, notamment pour les personnes à faible revenu, tout en garantissant des niveaux de protection sociale appropriés » (Journal officiel de l’Union européenne (2005/600/CE), Luxembourg, 6 août 2005). Je n’ai pas trouvé dans le texte à quoi renvoyait le dernier terme. « Appropriés » à quoi ? Faut-il y voir l’affirmation de la garantie d’un niveau de protection suffisant ? “Suffisant”, c’est-à-dire approprié à celui qui doit être protégé. Mais qui jugera de ce qui suffit ? Et est-ce ainsi qu’il faut lire le texte ? Faut-il faire confiance à ce point à ceux qui veulent rassurer ainsi les travailleurs ? Ils veulent les inciter à persévérer dans leurs efforts, en leur assurant qu’ils ne travailleront plus pour rien, puisque les glandeurs auront moins que rien. Voilà qui va certainement motiver les troupes, et dégoûter les parasites, ceux qui se “tournent les pouces”, ceux qui “sucent les puces”.

On notera en quelle estime ceux qui ont ce discours tiennent les “pauvres”, puisqu’une telle présentation conduit nécessairement à suspecter un tiers de cette catégorie sociale d’être des profiteurs sans scrupules, et les deux autres tiers des abrutis finis, car qu’ils soient cons ou qu’ils aient des scrupules, cela ne change rien au fait qu’ils se tuent au travail, et que, comme les animaux domestiques, ils ne peuvent espérer par leur travail que survivre et perpétuer leur espèce. Il ne faut pas cependant que ces travailleurs espèrent mieux, car leur situation est déjà optimale en ce qu’elle offre la possibilité d’une grande hygiène, par un mode de vie frugal, mais aussi des joies d’autant plus intenses qu’elles sont simples. Qui l’eut cru ? Notre société a réalisé l’idéal épicurien, tout au moins pour le quart de la population active qui est dans la nécessité de savoir vivre de peu. Voilà des hommes et des femmes méritants qui ne seront pas tentés par la débauche. Si le bonheur illusoire est laissé à ceux qui s’abandonnent à la consommation, ceux qui vivent dans la réserve peuvent espérer atteindre une existence authentique, une vie dépouillée des attributs du vice et des désirs vains. À l’inverse, lorsque les journaux font la liste des “privilèges” dont bénéficient les “chômeurs”, chaque point se conjugue aux autres pour dresser un portrait idéal : nourri, logé, il ne reste au chômeur qu’à se blanchir. Il peut voyager sans payer, profiter de la culture à prix réduit (et en plus il n’a que ça à faire, comme quoi la culture a quelque chose d’immoral lorsqu’elle n’est pas précédée d’un effort), cinémas, musées, bibliothèques, cotisations réduites dans les associations, etc. Le ton est toujours celui d’une envie condescendante, la présentation distille invariablement le même refrain : “Chacun de nous aimerait vivre ainsi”, “N’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous ?” Pourtant les journaux ne se font pas l’écho de journaliste ou de directeur d’étude qui aient abandonné volontairement leur travail pour pointer au chômedu ; la chose doit donc avoir quelques inconvénients. Pour en finir avec le bon usage d’Épicure, on dira que les glandeurs peuvent aussi être présentés comme des épicuriens, mais dans le mauvais sens du terme : asociaux (ils vivent en généralement en bande), s’abandonnant aux plaisirs, rétifs à tout effort. Ceux qui ne travaillent pas ? Des vagabonds qui “battent le pavé”, vivant de rapine, ou bien des originaux déboussolés, des fous en vérité. Même si “l’économique” est une science récente, on croît entendre parfois, entre les lignes des austères traités à la langue insipide, des accents d’humanité : c’est la voix de Xénophon.

Il ne faut pas penser cependant que ce discours soit le propre de dirigeants cyniques. Nombreux sont sincères, comme tous ceux qui travaillent pour pas lourd et qui sont prêts à voir dépouiller leur congénères pour plus de “justice”. Car ce discours ne fait que nourrir le ressentiment de ceux qui y croient, c’est aussi sa fonction. Peut-être que les travailleurs adhèrent moins qu’on veut bien le dire à ce type de discours, car le travail produit aussi des solidarités. Il me semble aussi que les réactions de survie éveillent une lucidité qui ne se laisse pas facilement berner : ces travailleurs voient bien que ces chômeurs que l’on fustige sont des fantômes qui leur ressemblent. S’ils repoussent ces spectres, c’est peut-être uniquement pour espérer conjurer le sort. Le fait est que le langage populaire garde la mémoire d’une dénégation de ces « frelons » et de leurs aspirations à la paresse. On avertit l’animal qui sommeille en chacun, qui flaire le bon coup pour pas en foutre une latte : « À goupil endormi, rien ne lui chet en gueule » ; on ne gagne rien à vivre dans l’inaction. Autrefois on disait que ceux qui étaient au chômage “rongeaient leur litière”, image de pauvreté peu enviable. Mais l’expression ne présente pas que l’effet du chômage (rien à manger), elle indique aussi, en creux, une cause possible : c’est parce qu’ils restent au lit que les chômeurs sont ainsi “récompensés de leurs efforts”. N’est-ce pas signifier qu’ils partagent la paille des bêtes de somme au repos ? Autre note animalière, on dit de quelqu’un qui a été congédié, ou mis hors de service : il a “de la paille au cul”, par allusion au bouchon de paille que l’on met aux chevaux à vendre ; “fendre l’oreille”, c’est mettre à la retraite – on fend l’oreille des chevaux de cavalerie réformés. Voilà pour les bons à rien. Aujourd’hui, on dit plutôt que les chômeurs sont “sur le sable”, et on les imagine à la plage, en train de bronzer. Celui-là “a les bras rompus”, un autre “pète sur le mastic” : qu’ils aillent “gratter leurs fesses au soleil” !

Dans Humain, trop humain, on trouve un petit texte consacré au « parasite », où Nietzsche dit ceci : « C’est pour quelqu’un dénoter un manque total de sentiments élevés que de préférer vivre dans la dépendance, aux frais des autres, à la seule fin de n’être pas obligé de travailler, et le plus souvent avec un secret ressentiment contre ceux dont il dépend » (I, § 356). Nietzsche parle-t-il des légions de miséreux qui peuplent l’Allemagne ? C’est oublier qu’à son époque, ces non-travailleurs-là ne vivent pas « aux frais des autres », et que leur survie ne tient qu’à leur capacité à se débrouiller. Ce sont d’autres parasites que vise Nietzsche, des oisifs plus fortunés (la note qu’il glisse sur les « femmes » à cette occasion ne laisse aucun doute). Le sentiment élevé dont Nietzsche veut souligner la valeur est bien l’indépendance. Certains ne tiennent pas à cette indépendance, la seule qui vaudrait pour un individu véritable, mais ils préfèrent se laisser acheter pour éviter de travailler. De ce point de vue, je dirais que le paresseux tel que je l’entends ne fait pas du « ne pas travailler » une obsession. Que dire enfin de la bassesse de sentiments de ceux qui aimeraient bien priver ceux-là mêmes qui ne travaillent plus du minimum nécessaire à un individu pour vivre dans une certaine indépendance ? Ils sont de toute façon dépendants, puisqu’ils vivent « aux frais des autres ». Mais n’est-ce pas vivre aux frais de personne que de voir ces frais-là assurés par la société ? Ou alors, ce que l’on veut dire, c’est que tout le monde vit dans la dépendance de la société, et que celle-ci ne saurait supporter l’existence d’individus véritables. Il faut donc que tous se plient à ses exigences : le subside de la société ne vaudrait que pour celui qui reconnaît son entière dépendance, en travaillant comme un forcené, ou en chômant dans la culpabilité. Pour les autres, ce sont soit des bêtes, soit des sages ; la seule voie que l’on réserve à l’individu qui voudrait être indépendant, c’est d’être capable de vivre dans l’autarcie, c’est-à-dire, de toute façon à l’écart de la société.

On l’aura compris, le chômeur que l’on aime, l’être sympathique pour lequel on veut bien montrer sa compassion, c’est le chômeur “actif”. On peut inventer des épreuves variées pour que le chômeur fasse preuve de sa bonne volonté. L’important c’est de le sentir mobilisé, même dans la plus grande lassitude. Le chômeur moderne me fait penser au soldat en temps de paix : il soupire, et il aspire à la bataille. Ce vœu n’est pas toujours sincère – un plus grand nombre d’individus préféreraient peut-être ce repos. Mais l’important, là encore, c’est l’impression que l’on donne ; il suffit de bien jouer son rôle. Nos sociétés produisent leurs bataillons de chômeurs : la vie de ces hommes est celle que l’on trouvait dans les villes de garnison. Pas d’occasion de s’occuper, sans goût véritable pour les fruits de l’esprit, sans argent pour les plaisirs. Lassitude. On distribue des paquets de “Caporal” verts – la vie part en fumée. La morne vie de garnison : les inspections, l’agitation vaine et réglée, les discours qui appellent à la mobilisation : “restez prêts, bientôt l’occasion se présentera”. Certains, dès lors, désirent cette occasion : ce n’est pas qu’ils se veulent du mal, ou qu’ils veulent prendre le travail des autres, c’est seulement pour échapper à la tyrannie de la “paresse”, et retrouver la dignité d’être actifs."

1 L’expression populaire désignait ainsi le fait de travailler continuellement sans pouvoir “s’en sortir” ou “avancer” ; on faisait référence au métier du cordier, sans doute parce que celui-ci devait reculer au fur et à mesure qu’il accomplissait sa tâche de tressage.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.