De l'asymétrie d'information et des attentes qui en résultent

L'union fait la force ! Dans sa fable "Les enfants désunis du Laboureur", Ésope illustre cette maxime à travers le laboureur expliquant à ses enfants qu'une baguette de bois se brise facilement seule mais devient incassable en fagot lorsqu'elle est unie avec d'autres baguettes. Ainsi quelle ficelle utiliser pour fagoter des individus en une société ?

Illustration de l'asymétrie d'information : on ne peut considérer que ce qu'on est capable de voir © Véronique Joffre Illustration de l'asymétrie d'information : on ne peut considérer que ce qu'on est capable de voir © Véronique Joffre

Si je voulais vous parler aujourd'hui des particularités extraordinaires de l'organisation sociétale de la tribu des Apénoques au cœur de la forêt Tenlpance, sous réserve que vous y voyiez un quelconque intérêt, vous seriez en train d'attendre. Vous seriez en attente d'une localisation spatiale ou temporelle ou d'une quelconque forme de description contextuelle que j'aurais la générosité de vous laisser lire pour vous permettre d'aborder le sujet. A cet instant et sur ce sujet, on pourrait dire gentiment que vous êtes à ma merci.


Si on se permet un instant d'en ôter la consonance négative, on peut aisément entendre qu'au fond, cette situation d'asymétrie d'information est une constante de notre vie quotidienne en France et, plus largement, dans les sociétés humaines. Depuis nos relations amicales ou amoureuses à notre gestion politique de l'opinion publique via la communication gouvernementale, l'intérêt des situations d'asymétrie d'information est cruciale pour la compréhension de nombreux rapports de force.


Pour ce qui est des relations, la présomption de réciprocité est le nœud de toute relation saine et elle présente régulièrement une part d'incertitude relative à la relation elle-même. Comme preuve on peut mentionner le doute fréquent qui existe lorsqu'on fait le premier pas dans une relation quelconque sur la réception de ce dernier. Pour ce qui est de la gestion politique, il suffirait de citer le cynisme des mécanismes de communication gouvernementaux pour comprendre en quoi ils jouissent pleinement des situations d'information partielle, l'utilisation orientée des statistiques en est peut être une des manifestations les plus évidentes.


Car oui, j'ai pris volontairement un exemple ou vous n'aviez aucune information, celui de la tribu qu'on ne connait pas dans une forêt sans plantes, mais la situation est similaire en information partielle. Que ce soit dans une scène de film ou dans une enquête d'investigation journalistique, les intrigues et le dévoilement partiel des informations sont au cœur même de l'intérêt que nous leur portons et donc du fait que nous les regardons. Ne regardent déjà plus la télévision ceux qui pensent que, d'une manière générale, elle n'a plus grand chose à leur offrir ou à leur apprendre, ce qui inclut pour ma part l'appréhension de la qualité de l'information produite et le constat de son orientation idéologique face à sa prétention de neutralité.


Ce type de situations d'asymétrie et les attentes qu'elles génèrent forment aussi le socle de l'apprentissage bien heureusement. Chacun d'entre nous, lorsqu'il nous arrive d'aborder des sujets que nous ne connaissons pas ou peu, nous avons parmi nos premiers réflexes de consulter les avis des autres, ceux qui pourraient éventuellement savoir : les anciens et les plus jeunes, ceux qui sont reconnus et écoutés ou bien les dissidents ou encore ceux qui sont dénigrés avant même d'être écoutés, chacun a ses préférences et chacun a ses références. Mais même dans la salle de classe, c'est cette asymétrie d'information entre le professeur et ses élèves qui est le socle de leur intérêt, en théorie, pour son cours. Comme avec la télévision, ceux qui considèrent que l'école n'a rien ou peu à leur apprendre la remette, à leur façon, en question.


Quoi qu'il en soit, ces attentes rythment nos vie et il est intéressant de se pencher sur nos manières de combler ces attentes. Nous venons au monde avec aucun savoir à priori et les parents se chargent des apprentissages fondamentaux dans la mesure de leurs capacités. Par la suite, nous choisissons nos références et nos sources d'apprentissages, de manière active en s'intéressant à tout et en sélectionnant ou d'une manière plus passive en prenant ce qui est simple d'accès, qui nous tombe dans l’œil ou dans l'oreille. Toujours est-il que nous avons tous nos sujets en attente, ceux qu'on a pas encore découvert, par ignorance et parfois par simple lâcheté intellectuelle, ceux par lesquels un jour on pourrait être intrigué et où il faudra des ouvrages et des personnes pour proposer différents fondements de réflexion.


Dans un monde sujet à des bouleversements aussi profonds que soudains dansant avec des mouvements aussi superficiels qu'inévitables, on peut parfois avoir l'étrange impression que, malgré le nombre croissant de questions et d'attentes, les réponses humaines et constructives se font denrées rares et laissent place à la polarisation des débats et des opinions. Et à la succession des binarisations des opinions de segmenter exponentiellement la plus grande force dont nous n'avons jamais disposé : notre union.

 

" Avant, on ne parlait
Pas de chrétiens
Ni de musulmans
Mais aujourd'hui
Ils ont tout gâté
L'armée est divisée
La société est divisée
Les étudiants sont divisés
Même nos mères au marché
Sont divisées

Mon pays va mal
Le pays va mal
Mon pays va mal
De mal en mal
Mon pays va mal ... "


Ces quelques couplets de Doumbia Moussa Fakoly, connu sous le nom de Tiken Jah Fakoly, déplorant la situation en Côte d'Ivoire et, dans son œuvre en général, la situation dans les pays de la Françafrique, raisonnent aujourd'hui avec une amertume qu'on aimerait ignorer. Cette amertume, c'est simplement celle de l’arroseur arrosé. La même politique utilisée pour segmenter certains peuples d'Afrique et du Moyen-orient est à l’œuvre envers et contre nous-mêmes. Quelle leçon d'histoire pour tous ceux qui défendent encore à ce jour les sombres politiques de notre passé.


Je peux paraître évasif et éparpillé, mais je viens de résumer les deux principales raisons qui m'ont poussé à écrire et à me faire lire. Ce n'est jamais une chose facile pour les personnes prétendant à une forme de sincérité car l'exposition authentique amène toujours une part de vulnérabilité.


Premièrement, je souhaite contribuer à notre union ,au sens inclusif du terme, c'est à dire une union qui n'est basée que sur l'humanité de ceux qui la composent et non pas sur des critères sociaux, économiques, moraux ou politiques. Ensuite, je souhaite lutter contre les idées qui divisent, et non pas contre les personnes qui les propagent, tout simplement car il m'arrive de douter de leur culpabilité.

 

Je remercie bien évidemment l'initiative de Mediapart de nous laisser cet espace d'expression et j'espère très sincèrement en être à la hauteur, mais aussi ceux qui me liront et me considéreront.

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