Désolé cinéma français, nous valons mieux que ça!

A l'heure où le festival de Cannes bat son plein, le cinéma français poursuit une politique de subvention qui véhicule encore de nombreux clichés sur les minorités au détriment de la créativité.

Bonjour,

Je m'appelle Djigui Diarra, j'ai 26 ans et je viens de la ville de Grigny dans le 91.
Parallèlement à mes études en journalisme, je suis acteur et réalisateur.

J’ai réalisé deux courts métrages, « Na tout pour elle » acheté par TV5 monde et RTBF et récompensé dans plusieurs festivals, et « Malgré eux » toujours en post production abordant la question des bavures policières en banlieue. J’ai joué dans quelques films tels que « K.O » de Fabrice Gobert aux côtés de Laurent Laffitte, ou « Le jeune Karl Marx » de Raoul Peck.

Je souhaiterai proposer cette tribune, pour vous faire part d’une réflexion personnelle sur le paysage du cinéma français et la place des minorités en France.

En me lançant dans le cinéma voilà plus de 5 ans, je savais pertinemment qu’en tant que jeune homme noir vivant en France, certains obstacles se dresseraient sur mon chemin, mais mentalement, j'étais prêt à les affronter.

 Depuis ces dernières années, on a pu découvrir quelques films avec des acteurs, réalisateurs et techniciens issus des minorités visibles. Au fond on sait que les Français amoureux du cinéma ne se préoccuperont ni de la couleur, de la religion, de l'orientation sexuelle, ou de l'origine sociale de ceux qui se trouvent devant ou derrière la caméra. Ils souhaitent avant tout être transportés par les histoires.

 On pourrait donc penser que les choses changent, qu'il est maintenant simple pour les minorités d'évoluer sereinement dans le métier. Ce n'est malheureusement pas tout à fait vrai. J'ai très vite compris, que l’un des problèmes du cinéma français – qui d'ailleurs pourrait le mener à long terme vers une impasse – reposait aussi sur la question de la représentativité des minorités noires, maghrébines, asiatiques, etc.

 Puisque pour réaliser des films il est préférable d'avoir des aides financières, des commissions se réunissent régulièrement pour octroyer les subventions nécessaires à la réalisation et à la création. Cependant certains décisionnaires (organismes ou associations qui, de par leur statut, orientent ce que sera le cinéma de demain) ont une vision de la banlieue, des personnes qui y vivent, et des minorités en général, qui ne reflète pas la réalité. Un cinéaste ne sera souvent aidé que si son scénario correspond à la vision que ces fameux décisionnaires se font de la banlieue. Vision qui, inutile de le préciser, s'appuie sur des clichés renforçant la stigmatisation des populations concernées.

 Par exemple, si je veux faire un film sur la banlieue ou la campagne, il faudra impérativement que ressortent de ces projets des thèmes comme, le misérabilisme, le renie de soi-même, les affres de la religion (en l’occurrence, l’islam), des sœurs enfermées par leurs grands-frères, etc. La multiplication de ces thématiques à l'écran laisse ainsi imaginer que ces projets sont plus facilement aidés.

 Ces personnes décisionnaires sont comme une sorte d'oligarchie artistique qui garde jalousement fermées les vannes de la créativité et ne les ouvrent seulement qu'aux candidats qui pensent comme eux.

J'espère sincèrement que les choses changeront, car je pense que nous valons quand même mieux que cela ! Et le cinéma peut faire évoluer les mentalités sur tellement de points...

 Nous ne voulons plus suivre la volonté de personnes qui n'ont que faire de nos aspirations, de nos rêves les plus profonds, de notre besoin de créer et de raconter.  Nous ne voulons plus suivre ces personnes et nous aligner dans une dynamique de soumission, mais nous souhaitons une vraie liberté artistique.

 Nous ne voulons pas perdre notre identité en tant qu'enfants de la banlieue ou d'autres horizons fantasmés, nous n'oublions pas que nous avons été élevés par nos parents qui au quotidien, s'apparentent à de vrais héros.

 Nous avons envie de le faire pour nos petites sœurs et nos petits frères qui doivent continuer de rêver. Cela contribuerait à  amorcer un processus de revalorisation de soi, de nous les « oubliés » ou les « «marginalisés » et ceci sans haine vis-à-vis des autres.

 Nous ne souhaitons plus suivre les  directives et les prérogatives de personnes, ou d'associations qui se moquent complètement de nos vies, qui nous instrumentalisent, nous manipulent, et tout cela avec des relents paternalistes dignes du temps des colonies. Ces pratiques m’interrogent et m’inquiètent.

 Le combat à mener est difficile. Et encore plus difficile si dans nos rangs nous avons des personnes égoïstes qui à la moindre proposition (rôles ou scénarios douteux) qui semble dans un premier temps alléchante, acceptent ces cadeaux en réalité empoisonnés et remettant en cause tout ce que la vie nous a apporté et qui a construit notre identité. Nous voulons tous réussir, c’est humain,  mais je trouve tellement dommage que certains camarades, parce qu'ils veulent monter rapidement acceptent tout et n'importe quoi sans réfléchir. S’il faut monter et évoluer, je pense qu’il vaut mieux parfois prendre les escaliers plutôt que l'ascenseur.

 Acceptons d'être différents, acceptons d'être singuliers, on ne peut passer notre temps à imiter autrui, surtout pas des personnes qui véhiculent des images erronées.

 Si dehors nous trouvons facilement des pigeons en ribambelles, alors levons la tête, scrutons le ciel et essayons d'y percevoir un aigle royal ! La singularité, l'originalité ne sont pas des fardeaux.

 Acceptons de vouloir raconter des histoires avec sincérité sans pour autant les modifier à tout-va lorsqu’une personne ou un organisme trouve que celles-ci ne sont pas assez clichés.

 Ce message s'adresse à tous les amoureux du cinéma, à toutes les personnes passionnées : nous pouvons réaliser nos rêves, réussir en restant nous-mêmes. Et comme le disait James Brown : « Le succès c'est de réussir tel que vous êtes, et non pas changer ce que vous êtes pour réussir. »

 Les choses iront mieux si nous travaillons et faisons tous avec sincérité, alors mettons nous au travail et ouvrons nos esprits à la créativité !

Djigui Diarra, acteur/réalisateur habitant de Grigny (91)

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.