Algérie, enjeux des élections présidentielles

 L'Algérie peut-elle prétendre reconquérir le leadership significatif qu'elle a eu après son Indépendance

 (De Djilali)

L'Algérie a fêté le 5 juillet 2012 le cinquantenaire de la reconquête de sa souveraineté acquise, après 130 années de colonisation destructrice de son tissu socio-culturel, linguistique et religieux, dont sept années et demi de lutte armée de libération exemplaire mais payée au prix fort en pertes humaines, et pire encore en perte de cohésion sociale et de références identitaires . Au plus fort de la phase de guerre ouverte pour libérer le pays du joug colonial, bien rares étaient ceux qui pouvaient miser sur la victoire d'une horde de combattants, surnommés les ''fellagas'', présentés comme des bandits de grands chemins, hantant forêts, grottes, montagnes et déserts, aux moyens insignifiants dans une confrontation suicidaire contre l'une des plus grandes puissances du monde, tout aussi bien sur le plan politique, diplomatique, militaire ou policier. Certes, l'ère post Seconde Guerre mondiale, aura été propice à des transformations géostratégiques avec une certaine attention accordée à la situation dramatique que vivaient les populations dans les empires coloniaux. Des pressions se sont exercées sur les métropoles coloniales pour reconsidérer les statuts de domination, de pillage des ressources naturelles, d' asservissement et d'exploitation des ressources humaines vivant sous statut colonial, d'autant que beaucoup ont été forcés à apporter leur concours aux batailles engagées par la France et particulièrement lors de la Seconde Guerre mondiale, en payant un lourd tribu.

 Les autorités françaises d'alors, plus impliquées que jamais dans la gestion des relations internationales, ont anticipé la tendance lourde à la décolonisation en acceptant d'organiser, dans l'ordre, un processus d'octroi sous contrôle de la souveraineté à ses anciennes colonies aux dirigeants bien domestiquées dont beaucoup des responsables locaux promus acceptèrent de signer des accords secrets de défense pour rester sous protection des forces françaises mais aussi des accords financiers en demeurant dans des zones monétaires du Franc CFA sous contrôle direct du Trésor et de la Banque de France même lorsque récemment cette dernière s'est placée sous l'autorité de la Banque centrale européenne (BCE).

En cette période de bouleversements des relations internationales et de balbutiement des activités de l'ONU, L'Algérie fut distinguée des autres colonies et considérée comme une colonie de peuplement où la puissance coloniale a poursuivi des politiques incitatives de transfert massif de populations métropolitaines renforcés, les dernières années avant indépendance, par des contingents de militaires et de policiers, pour constituer un quantum significatif de français vivant dans cette colonie de proximité, convertie en trois puis cinq simples départements français, intégrant par ce subterfuge l'ensemble saharien, considéré comme partie intégrante de l'entité métropolitain. En plus de son statut de marché captif pour les exportations françaises, l'Algérie constituait une source de main d’œuvre indigène corvéable à merci, un espace de prélèvement de chaire à canon lors de conflits divers, mais aussi un espace utile à l'économie française sur le plan agricole (vins et agrumes), qui plus l'Algérie est devenue dans les années 50 si prometteuse en ressources pétrolières et gazières sans compter la disponibilité de ces contrées désertiques propices aux essais nucléaires.

En début des années 1960, les autorités françaises décidèrent d'octroyer aux algériens leur indépendance, convaincues que les indigènes ne pouvaient en aucun cas survivre sans se placer, comme la quasi totalité des colonies libérées, dans un cadre d'un régime de coopération paternaliste, un régime incontournable de transition plus ou longue durant laquelle l'ancienne métropole, servie par les résidents en Algérie, anciens pieds-noirs ou nouveaux métropolitains gardant leur nationalité d'origine ou optant pour une nationalité additionnelle algérienne, resterait aux commandes des activités administratives, économiques, sociales, voire de défense et de sécurité, pour pallier aux insuffisances criardes des populations indigènes laissées pour compte dans les politiques d'éducation et de formation des cadres dans le système colonial.

Les surprises de l'Histoire et les excès des combattants de l’Organisation de l'armée secrète (OAS), un regroupement de Français d'Algérie ayant décidé de maintenir cette colonie qu'ils considéraient comme leur patrie au sein ou hors de la métropole, eurent raison du dispositif négocié des Accords d’Evan qui organisait une passation apaisée des pouvoirs des autorités coloniales françaises aux nouvelles autorités algériennes. L'outrance et les excès des combattants jusqu'au-boutistes de l'OAS créèrent une insécurité et une anarchie telles que l'ensemble des populations pieds noirs et métropolitaines dut quitter précipitamment l'Algérie à la veille de la proclamation de l'indépendance. Les nouvelles autorités algériennes se trouvèrent alors devant des défis insurmontables : gérer un pays sans cadres suffisants en quantité et en qualité, assurer la paix dans le pays agressé dans ses frontières avec un premier soulèvement des populations de Kabylie et hors de ses frontières avec une confrontation avec les forces armées du Royaume chérifien. Il fallait également relever de multiples défis comme gérer un pays immense visé de son administration, des milliers de fermes et d'usines délaissées subitement par leurs exploitants, faire fonctionner les écoles, les collèges, les lycées et l'unique université, mais également les hôpitaux, centres de santé, journaux, presse, radio, télévision, cinémas et théâtres, équipements sportifs, infrastructures de communications aériennes, maritimes, ferroviaires ou routières. Il n'y avait pas de domaines qui n'étaient sous contrôle des populations d'origine française ou assimilée, des populations non autochtones, installées depuis plus ou moins longtemps dans la colonie.

Au plan institutionnel, l'Algérie devenue indépendante a certes changé de nom, devenant la République algérienne démocratique et populaire. Elle a changé d'hymne national et de drapeau, elle s'est dotée d'une constitution faisant de la religion musulmane et de la langue arabe les attributs fondateurs du nouvel État. Des nouveaux préfets, sous-préfets et chefs de délégations spéciales ont remplacé, dans la précipitation, des anciennes autorités locales dans les mêmes configurations que par le passé et avec les mêmes modes de fonctionnement, à peine adaptés à l'insuffisance qualitative et quantitative des cadres disponibles dans le pays.

Il est aujourd'hui illusoire de chercher à s'imaginer dans quel contexte cauchemardesque a pu fonctionner l'Algérie les toutes premières années de son indépendance. Les autorités de l'ancienne métropole devaient être persuadées que le nouveau régime mis en place à la tête de l'ancienne colonie allait vite se rendre compte de l'immensité de la tâche et supplier le partenaire français pour ramener au plus vite les cadres, techniciens, colons, industriels médecins, enseignants, banquiers, transporteurs, artistes et commerçants, grossistes et détaillants pour faire fonctionner la société et l'économie de la colonie libérée. Et pourtant, poussées par l'élan de la lutte armée, les nouvelles autorités au pouvoir ont su mobiliser la population et ont fait des miracles pour relever avec succès les défis insurmontables. Elles ont su donner du sens à des ambitions de construire une République populaire, gérée par le peuple, au seul service du peuple, d'où l'essor des initiatives autogestionnaires qui se sont généralisées dans tous les secteurs d'activité. Elles ont eu la capacité de conserver l'esprit combatif acquis lors de la guerre de libération. Mieux encore, elles ont donné un contenu au pari de libérer le génie créateur d'un peuple assoiffé par l'exercice de la souveraineté et de la dignité nationales.

Malheureusement, celles qui leur ont succédé, dans les années 1980 et depuis, n'avaient aucun intérêt à documenter, à mémoriser ou à valoriser les prouesses accomplies durant les deux décennies post indépendance assimilées à des expériences ''socialistes'', honnies par la pensée libérale triomphante promue par les puissances occidentales, pour l'essentiel des anciennes puissances impérialistes et coloniales, et largement appuyée par les institutions onusiennes ou quasi onusiennes, au premier rang desquelles la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international.

Pourtant, c'est dans les années 1970 que l'Algérie indépendante connaîtra son apogée dans les relations internationales. Sa diplomatie remportait des victoires spectaculaires assumant un leadership incontestable dans les relations internationales, ralliant à la cause des pays et populations ambitionnant de se distinguer des deux blocs hégémoniques, Est-Ouest, militant pour les causes du non-alignement, supportant les mouvements de libération nationale et plaidant pour les pays en développement, le Tiers monde, combattant toutes les formes de domination, d'exploitation et de pillage. L'Algérie constituait alors un véritable exemple suivi notamment par les diplomaties de la plupart des pays Africains et Arabes. Cette exemplarité s'est estompée depuis et aujourd'hui l'Algérie n'est plus une puissance disponible pour entraîner des états dans des combats d'idées pour faire reculer l'exploitation et le pillage des pays du Sud.

La fin du règne du Président Bouteflika peut-elle servir de rebond au prestige perdu de l'Algérie ?

 Quelque soit l'appréciation qu'on peut avoir à l'égard du Président Bouteflika, il aura été un personnage marquant de l'histoire de l'Algérie post-coloniale Après avoir joué un rôle diplomatique remarquable à l'ombre du défunt président Boumédiène, il était tout désigné pour prendre la succession de son mentor et poursuivre son œuvre de construction nationale. Tel n'a pas été le cours de l'histoire avec un règne désaffligeant du président Chadli Ben Djeddid, en réalité aussi déprimant et aussi destructeur que celui assumé par le règne de Elsine, premier Président de la Fédération de Russie (1991-1999). Dans le cas de l'Algérie, ce fut un règne de destruction massive de la base économique en construction durant la période post-coloniale, suivie de la décennie noire des complots et du terrorisme islamiste et il aura fallu attendre deux décennies pour l'arrivée au pouvoir du président Bouteflika, dans un contexte sociopolitique bien plus fragile, autrement plus périlleux que celui laissé par Boumédiène. Peut-il exister le moindre doute que la situation de l'Algérie est suivie avec la plus grande vigilance par les pays occidentaux comme par les pétromonarchies arabes alliés dans une surveillance sourcilleuse afin que plus jamais elle ne puisse aspirer à jouer un rôle de leadership régional, voire mondial, comme ce fut le cas dans les années 1970 ? C'est peut-être l'attachement maladif du président Bouteflika au pouvoir qui pourrait lui en fournir l'occasion. Sans avoir à se référer à l'état déplorable de santé qui empêche un exercice normal du pouvoir, prétendre à un quatrième mandat présidentiel est pas définition une absurdité bien regrettable au lieu de se contenter d'un mandat, voire deux comme le stipulait la Constitution avant son amendement et en sage disposant d'une déjà trop longue carrière politique, préparer un processus durable de relève qui se serait imposé à ses successeurs, lui se projetant à un niveau de sagesse et de vision qui aurait fait honneur à son pays et à son Continent.

 Ce faisant, aurait-il fait montre d’innovation sans pareille ? Et non, il y a l'exemple historique du Mexique, un pays latino-américain, situé sur un continent dont les expériences alternatives à celles valorisées dans les pays occidentaux sont peu connues en cette Afrique, restée rattachée par le cordon ombilical aux puissances occidentales qui l'ont colonisée puis libérée en apparence, un Continent devenu un assemblage de pseudo Etats sans avenir, un Continent, découpé à merci, formaté et abandonné, tout en le maintenant sous domination.

 Le peuple algérien a-t-il atteint un degré suffisant de maturité pour rompre définitivement avec un suivisme aveugle de l'exemple français et imposer une Seconde République avec une nouvelle Constitution sans inspiration ni expertise françaises. Examiner et adapter d'autres constitutions dont celle du Mexique, lorsqu'en 1917, excédé par trois décennies d'un règne devenu de plus en plus fatigant et tumultueux du président dictateur contesté Porfirio Diaz (1984-1910), à la fin duquel fut adoptée une constitution qui a cours depuis, assurant au pays une stabilité politique durable exemplaire. Constitution basée sur un système politique multipartite, animé par un nombre limité de partis dans un jeu d'alternance régulé et dont l'innovation principale fut la limitation inconditionnelle du mandat présidentiel, les prétendants à la magistrature suprême s'engagent à quitter le pouvoir à l'issue d'un mandat unique, avec des procédures de passation apaisée du pouvoir entre le président en fin de mandat et celui venant d'être élu pour prendre les rênes du pays.

 Il restera toujours des risques complémentaires récurrents qui consistent en cette faculté qu'ont les président ''démocratiquement élus'' de modifier le dispositif constitutionnel qu'ils peuvent juger inadéquat, inconfortable, injuste à leur égard d'un droit partagé par les autres présidents, celui de conserver le pouvoir et à se faire réélire et réélire et réélire encore et jusqu'à la tombe, le plus démocratiquement du monde.

 D'autres dispositions découlant de cette limite souhaitable de l'exercice du pouvoir présidentiel à un mandat unique, devrait pouvoir s'appliquer à tous les mandats électifs afin de rendre le pouvoir fluide et d'éviter la constitutions de clans et de familles régnantes. De même, la démocratie comme expression du peuple pour décider librement de son destin n'est pas toujours une voie sans risques majeurs. En effet, nombreuses sont les constitutions qui disposaient de l'inviolabilité de certains de ses dispositifs – comme le retour sur les principes de nationalisation des richesses nationales, sur la mise en œuvre de la révolution agraire, etc. Elles se sont trouvées piégées, englouties dans des formes dévoyées de démocratie.

 Le peuple algérien aurait-il, aujourd'hui la capacité de se démarquer de cette ''démocratie occidentale'' et expérimenter un autre type de pouvoir dans lequel l'exercice de l'autorité ne découle pas d'un professionnalisme qui donnerait droit à vie aux responsabilités, voire de transfert de ce droit à ses descendants. Un mandat unique, limité en une période raisonnable pour l'accomplissement d'un programme électoral aux objectifs et au calendrier vérifiables. Un contrat de confiance mais sanctionnable en cas d'échec, applicable d'abord au Président de la République puis à l'ensemble des élus de toutes catégories et dans tous les secteurs. Un moyen de lutter contre la naissance et la montée en puissance des oligarchies, de dynasties et autres formes accaparement du pouvoir, un moyen de redonner du sens à la politique et d'y intéresser le citoyen de quelque origine, de quelque fortune ou de quelque statut qu'il soit.

Le peuple algérien se prépare à élire son président et Bouteflika, avec son âge avancé et dans un état de santé inquiétant, aspire à un quatrième mandat dans un régime dans lequel la Constitution accepte une reproduction du pouvoir à vie et pourquoi pas un pouvoir dans les faits transmissible pour peu qu'il soit sanctionné par la divine règle démocratique du vote dans une société minée par des maux multiples et variés (des tendances hyper actives d'un islamisme d'importation, un régionalisme destructeur, une corruption généralisée, une domination du pouvoir des fortunes récentes au service de l'obscurantisme du libéralisme mondial). Ce peuple rebelle, ne peut-il profiter de la tragi-comédie du moment pour retrouver sa dignité qui passe par la promotion du mandat unique pour toutes fonctions électives.  

 

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