ZAD du Triangle de Gonesse - Game over

Et pour finir les forces de l'ordre ont surgi hors de la nuit et elles ont éteint un à un tous les lampions de la ZAD du Triangle de Gonesse.

Depuis le début, la matraque policière était suspendue au-dessus de nos têtes. On scrutait en permanence le mouvement des voitures de police, on recevait tous les quatre matins de faux messages d'alerte, et on se préparait quasiment tous les jours aux procédures d'interpellation et de mise en garde à vue : "l'anti-rep" (anti-répression). J'étais le seul à m'acharner à croire que jamais le gouvernement ne prendrait le risque de cette évacuation. Je ne voyais que mon ambition : la ZAD était le meilleur outil d'éducation populaire à l'écologie, à portée de métropole. Mais il y avait le réel : le droit de propriété c'est sacré, et les ZAD ça fait peur.

Et c'est enfin arrivé ce matin, sur le coup de 6 heures. Nos guetteurs les ont vu arriver de loin. Mais très vite les gendarmes, au moins une centaine, se sont déployés sur ZAD. Ils ont formé deux fronts, au nord et au sud, pour nous nasser tout gentiment. Au moment de l'effraction du portail de la ZAD, des camarades ont bien tenté de repousser l'assaut en envoyant quelques projectiles. D'autres que moi seront plus précis pour décrire cette brève escarmouche. D'ailleurs quelques "copaines" ont pu filmer les dernières minutes de la ZAD et les envoyer en direct sur Internet.
Les plus expérimentés ont réussi à s'échapper. Les 25 derniers à être présents sur la ZAD, nous nous sommes regroupés pour un sit-in en guise de résistance passive. Un de nos camarades juché sur le toit du dortoir a tenté de guider nos chants, il avait la fière allure d'un Gavroche immortel. Nous avons crié que nous reviendrions, que cette démonstration de force avait quelque chose d'un blockbuster ruineux pour les deniers publics. Cette armée bleue a progressé très lentement, soulevant très précautionneusement chaque élément, comme s'il pouvait receler une bombe. Et lentement, presque amoureusement, ils nous ont fait refluer, avant que chacun soit évacué avec l'escorte prestigieuse de deux gendarmes tout carapaçonnés.

La procédure de contrôle d'identité, de fouille à corps et de nos effets personnels, puis d'établissement de PV a été longue et assez désordonnée du côté des forces de l'ordre. Mais on a tout de même tous fini dans un très grand panier à salade, les mains menottées dans le dos avec des rizlans. Très vite, nous y avons installer l'ambiance d'un car de colonies de vacances : " Chauffeur, si t'es champion, appuie sur le champignon ! " . Certains d'entre nous qui étaient tombés sur des policiers peu experts ou compréhensifs, ont même pu se détacher les mains. Quand le car a fini par s'ébranler, nous nous sommes mis debout sur les sièges, et nous avons pu voir telle une vigie la droite silhouette bleue de Bernard sur la droite de la route, puis tous les amis, les journalistes qui avaient été alertés par l'AFP, Eric Piolle, le maire de Grenoble...

Nous avons roulé escortés par les motards, comme si nous étions l'équipe de France de retour au pays. Une fois arrivés dans l'Hôtel de police de Cergy-Pontoise, on a essayé de faire une belle mise en scène de notre entrée dans la cour. J'ai cru voir des employés qui étaient là comme au spectacle. On nous a rangés comme des élèves par deux, et je me souviens avoir marché à vive allure en essayant de me caler sur le rythme de Joëlle.

Je ne pourrai ensuite que raconter ma garde à vue. On nous a confisqués toutes nos affaires et quand je suis arrivé au niveau des cellules, j'ai peut-être eu le tort de risquer une plaisanterie, en réclamant au geôlier une cellule "V.I.P.". Il m'a ouvert la cellule 2, prévue pour une seule personne. Dès que la porte s'est refermée avec le fracas que tout le monde a entendu dans les films, j'ai découvert que je n'étais pas tout à fait seul, car y régnait une puanteur qui émanait d'un WC à la turc au fond de la cellule, jonché de vieux excréments. Le mécanisme de la chasse ne fonctionnait pas. J'ai failli défaillir. Au bout de 8 h de garde à vue j'étais suffisamment imprégné de l'odeur pour ne plus être incommodé. Un fonctionnaire de police à qui je me plaignais m'a dit qu'il ne pouvait rien faire, qu'il faisait remonter en vain le problème à sa hiérarchie, et que la question du ménage était hors de propos.

J'ai retrouvé notre cher Étienne Ambroselli, et il a rédigé une note à l'intention du magistrat au sujet de cette insalubrité portant atteinte à la dignité humaine et représentant même une menace à la santé. La note a été transmise dans le dossier destiné au magistrat. Je me suis imaginé pouvoir porter plainte contre le ministère de l'Intérieur. J'étais remonté à bloc.

Vers 18 h 30 on m'a remis une convocation à la maison de la justice de Villiers-le-Bel pour un rappel à la loi ou un avertissement. Une partie du comité de soutien était restée à attendre malgré les pressions policières relatives au couvre-feu. Nous nous sommes étreints fraternellement, tout le monde était tellement heureux de se retrouver.

La ZAD a fortement médiatisé la gabegie que vaudrait la construction de la gare du Triangle de Gonesse. Elle a mis les terres fertiles au cœur de l'actualité. Mais elle n'a duré que le temps de l'installation d'un cirque dans un village d'autrefois. Nous avons apporté de la joie à profusion à tous nos visiteurs, quel que soit leur âge. Pendant cette parenthèse enchantée de dix-sept jours, dans un endroit si désolé, nous avons tenté un geste poétique pour dire qu'un autre monde était possible. Un monde idéal où les efforts conjoints des bras pour construire des cabanes éphémères valent mieux que les coups de bulldozers et les coulées de béton. Je suis sûr que notre chapiteau ira se planter ailleurs, et pourquoi pas assez prochainement. 

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