Ils y ont laissé des reliefs, des plateaux et des puits
Ils y ont laissé des champs, des bêtes et des oliviers
Ils y ont laissé des quartiers, des venelles et des maisons
Ils y ont laissé des moulins, des minarets et des réverbères
Ils y ont laissé des cafés, des salles de fêtes et des magasins de jouets
Ils y ont laissé des jardins, des écoles et des chambres d’enfants
Ils y ont laissé des berceaux, des licornes à bascule et des bancs de récréation
Ils y ont laissé des poupées, des peluches et des crayons de couleur
Ils y ont même laissé des couleurs ! Toutes les nuances de Dieu… réduites au gris des gravats, au rouge du sang et au blanc des suaires
Ils y ont laissé des berceuses, des poèmes et des luths
Ils y ont laissé des boîtes de biscuits, des encensoirs et des moulins à café
Ils y ont laissé des Mekhal, des bracelets de grand-mère et des robes de mariée
Ils y ont laissé des albums de famille, des lunettes de grand-père et des tapis de prière
Ils y ont laissé le temps. Le passé et le présent. Des années, plus d’un siècle. Des vies et des bouts de vies, attelés, avec les sangles d'un drame ancestral
Ils y ont laissé des tombeaux… car dans leur ivresse meurtrière, les "autres" n'épargnent même pas les morts
Ils y ont laissé des rêves, des sourires et des ballons de foot
Ils y ont laissé des artistes, des secouristes et des journalistes
Ils y ont laissé des éboueurs, des coiffeurs et des joueurs de foot
Ils y ont laissé des professeurs, des tailleurs et des sage-femmes
Ils y ont laissé des ventres vides, des peaux crayeuses et des lèvres bleuies
Ils y ont laissé de la marmaille, des mères et des aïeux… une cruauté qui lape, comme sous un soleil d’acier, la soif inapaisable d’une bête de somme
De leur innocence de poupons et de leur pureté de vestales, ils ont laissé des lambeaux ! Le lambeau ; gradient de la mort, quand la barbarie se hisse, jusqu'à l’inédit de l’abstraction
Hier encore… Ils y ont laissé Anas, Mohammed, leur foi en la vérité, et un peu, du droit d’un peuple d’être raconté
Je pense à la fille d’Anas. Cham de son prénom. Un si joli prénom. Elle a perdu un père, mais aussi… tous ces fragments qui, mis bout à bout, forment ce monde fabuleux et déroutant que les "savants du mot" appellent "enfance" - un souvenir lointain, fumeux comme un mirage, et au bout des larmes, le goût métallique d’un rêve dont on se défend le souvenir… dorénavant, voilà ce que le mot "enfance" signifiera. Je ne lui dirai pas qui était son père, encore moins de quel pays son âme est taillée. D’abord parce que je ne suis personne, et puis les enfants de ce pays savent ; ils naissent, abreuvés de cette foi, cette charnelle et inoxydable conviction… qu’aucun verbe ne saurait honorer. Elle se réveillera, après une nuit sans sommeil, imbibée de sanglots, saccadée par ces étranges youyous de femmes, et elle se demandera :
- Faut-il vraiment donner autant pour se faire entendre ? Faut-il encore, qu’on atteigne le tragique du néant ?
Et le silence lui répondra, sifflant entre ses crocs de crotale :
- Apparemment oui !