Entrevue avec Bruno DEQUEN, directeur de la programmation des RIDM

A l'occasion du 17e festival international du documentaire en Cévennes, dans le cadre du Focus Québec, les RIDM sont à l'honneur. Interview avec le directeur de la programmation, Bruno Dequen.

Bruno Dequen © RIDM.CA Bruno Dequen © RIDM.CA

A l'occasion du 17e festival international du documentaire en Cévennes, dans le cadre du Focus Québec, les RIDM sont à l'honneur.
Interview avec le directeur de la programmation, Bruno Dequen.

Pourriez-vous expliquer ce que signifie RIDM?

RIDM est l’acronyme des rencontres internationales du documentaire de Montréal. C’est un festival international du documentaire qui se déroule au mois de novembre à Montréal. Il présente à peu près 150 films de tous pays, liés au documentaire et parfois hybrides (documentaire fiction). Ce festival présente également un ou deux focus par année. Ils sont parfois individuels mais peuvent aussi être thématiques. Cette année nous allons présenter la rétrospective de Kazuhiro Soda, un cinéaste japonais qui fait du documentaire d’observation. Son travail est trop méconnu, c’est donc l’occasion pour nous de le faire découvrir au public canadien. De plus, il y aura un focus sur le travail de Maria Augusta Ramos, une réalisatrice brésilienne, qui a beaucoup travaillé sur le système judiciaire brésilien, notamment avec Justiça en 2004, lauréat de neuf prix internationaux et Juízo en 2008. En 2018 elle nous revient avec O Processo (Le procès), un documentaire qui nous montre les coulisses du processus de destitution de Dilma Rousseff en 2016 .

En tant que directeur de la programmation, quelle est la ligne éditoriale de RIDM?

Le festival des rencontres internationales du documentaire de Montréal, s’est donné pour but d’offrir un espace choisi pour les documentaires créatifs, afin de mettre en lumière les diversités d’approches. Ainsi sont mis en avant, des films à la fois essayistes, expérimentaux, activistes, d’observations… Les fondements de ce festival reposent donc sur le désir de bâtir une programmation pour et à travers les approches créatives.

C'est votre première venue à Lasalle mais un lien étroit existe depuis plusieurs années entre vos deux festival. Peut-on parler d'un rouage?

La relation entre les deux festivals est intimement liée au parcours de Monsieur Guilhem Brouillet. Nous nous sommes connus à Montréal au cours de ses études, il travaillait à cette époque sur l’édition 2011. Il a développé un fort attachement pour le Québec et ses créateurs, d’où une importante programmation de films québécois chaque année. Donc c’est vrai qu’il y a un petit côté cyclique.

Il se passe quelque chose d’intéressant cette année, en effet on peut constater que nous avons une parité dans ce choix de programmation, était-ce voulu?

Oui, elle est voulue ! Dans le sens où, aux RIDM, nous faisons extrêmement attention depuis très longtemps à la place des femmes dans la programmation. Les femmes sont encore malheureusement mal représentées au sein des festivals, la plupart des films étant portés par des hommes. Même si cela se ressent moins dans les festivals de films documentaires, il faut tout de même y prêter une grande attention. Dès le départ, nous savions que nous devions sélectionner quatre films, donc il est vrai que nous avions déjà à cœur de préserver la parité. Encore une fois la logique a été de mettre en avant la diversité, de proposer quatre approches qui sont complètement différentes. Pour cette édition, on a pu obtenir ce parfait équilibre, mais ça aurait pu être trois œuvres créées par des réalisatrices ou l’inverse. On se félicite donc que le hasard fût bienheureux.

Pourriez-vous nous parler de ces quatre œuvres que vous présentez?

Destierros de Hubert Caron-Guay (Québec), c’est le premier long-métrage documentaire d’un jeune cinéaste québécois qui avait travaillé à l’époque pour un collectif de créateurs qui s’appelait « épopée ». Pour ce film, le réalisateur est allé tourner auprès de migrants d’Amérique Latine, qui tentent de passer la frontière. Hubert, fait un travail qui est à la fois très immersif et assez distancié. En effet, il est composé de deux approches : il fait coexister celle très sensorielle d'une caméra qui accompagne en direct les migrants et celle plus frontale d’entrevues individuelles. Cette forme plus intimiste lui permet de se concentrer sur les protagonistes, leurs visages et leurs paroles.

La Rivière Cachée par Jean-François Lesage (Québec). Son approche est d’observer le rapport à l’autre, à l’écoute, aux échanges à travers des confessions existentialistes. Il est dans une approche dirigée, où il questionne directement ses protagonistes. De plus sa caméra est très éloignée, afin de les laisser dans cette intimité provoquée. Pour ce faire, il filme avec une longue focale. Il laisse la part belle aux moments de gènes, d’errances, de contemplations, la difficulté que l’on éprouve lorsque l’on questionne les trois Graals existentiels à savoir : Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Pourquoi sommes-nous ?

Manic de Kalina Bertin (Québec). C’est son tout premier film. Il est sous forme de journal familial. La réalisatrice filme à la fois son frère et sa soeur qui souffrent de bipolarité. Elle tente de comprendre la personnalité de leur père George Patrick Dubie, qui était probablement une sorte de gourou de secte, dont la mort est également mystérieuse, mais aussi celui d'une maladie invisible. Un des intérêts de ce film est justement de se placer au plus près des personnages. Contrairement à ce que peut obtenir un cinéaste qui se rend dans une structure dédiée aux troubles mentaux, Kalina, nous fait partager sa propre réalité familiale. Elle partage l'intimité de ses proches jusque dans les situations de crises.

Primas de Laura Bari (Québec et Argentine). De manière générale on peut relever que ses œuvres sont toujours des portraits. Ainsi son premier long-métrage, intitulé Antoine (sorti en 2008 et primé aux RIDM, ndlr), racontait l’histoire d’Antoine Houang, un petit garçon de cinq ans, atteint de cécité. Elle fit en 2013 un documentaire sur son frère qui s’appelait Ariel. En 2017, elle nous revient donc avec un film qui dresse, cette fois le portrait de deux jeunes femmes. Ces dernières sont à la fois cousines et nièces de Laura Bari. Rocio et Albana ont été atrocement mutilés, aussi bien physiquement que psychiquement, au tout début de leur adolescence. Laura Bari a choisi de filmer leur reconstruction qui puise sa force au sein de leur amitié et de l’Art-thérapie. La réalisatrice a donc opté pour une approche qui soit au plus près de ses sujets, sans toutefois établir un espace de distanciation. Le privilège de la poésie est aussi de permettre à la parole de se délivrer. Cette magie s’opère par le biais d’une caméra attentive aux lumières, aux couleurs, aux mouvements des deux jeunes filles. C'est donc un film assez dur mais chargé d’espoir…

 

Propos recueillis par par Lisa Laurélys Méline au Festival Doc-Cévennes, le 8 mai 2018

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