Focus Chine au festival DOC-Cevennes, entretien avec Michel Noll (Ecrans de Chine)

Dans le cadre du focus Chine du festival international du documentaire en Cévennes, interview de Michel Noll, programmateur invité des Ecrans de Chine.

Michel Noll © Ecrans de Chine Michel Noll © Ecrans de Chine

 

Michel Noll, réalisateur français, s’est un jour épris de la Chine, de son cinéma, de sa culture, de ses habitants. Il a alors décidé de mettre sa carrière de réalisateur entre parenthèses pour aider d’autres cinéastes, chinois cette fois. Au travers de la collection Écran de Chine, il s’affaire à faire connaître ces réalisateurs et ce pays au public occidental. Dans le cadre du festival DOC-Cévennes et du focus Chine, nous avons voulu nous pencher sur son travail et avons eu la chance de réaliser un entretien téléphonique avec lui.

 

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter ?

Oui, je suis auteur, réalisateur et producteur de documentaire depuis de nombreuses années (plus de trente ans de métier). Et, depuis quinze ans maintenant, j’ai décidé de me concentrer sur le documentaire de découverte et de société plus précisément. Il s'agit donc de faire des découvertes cinématographiques sur la vie qui nous entoure ici et ailleurs. Dans ce contexte, et ce depuis une vingtaine d’années, j’ai beaucoup travaillé en Chine. Dans un premier temps en tant que réalisateur et dans un second temps, quand j’ai compris que nous étions dans une dynamique de changements extraordinaires, j’ai préféré essayer d’aider de jeunes cinéastes chinois. Je me suis dit que faire entendre leur voix sur leur époque, leur pays, leur politique serait plus à propos. Qu’il y aurait une compréhension plus en profondeur de cette société dont on connaît finalement si peu de choses. Et c’est donc dans ce contexte que j’ai commencé à produire des films documentaires de jeunes cinéastes chinois, que j’ai fini par réunir dans une collection qu’on appelle les Écrans de Chine.

 

Vous vous inscrivez donc dans une démarche de promotion du documentaire chinois. Dans ce genre de film qui parle souvent de l’actualité, la société, ou encore le quotidien, est-ce que la barrière des codes culturels ou peut-être une méconnaissance de la politique chinoise de la part des spectateurs, a été un problème pour vous ?

En fait, à chaque fois qu’on travaille sur l’altérité, qu’on va voir les autres (ce qu’ils font, ce qu’ils aiment, ce qui leur fait peur, qui ils sont…). On part, très souvent, avec nos préjugés enracinés dans nos propres civilisations. Comme je l’ai dit, il était important pour moi de donner une possibilité de s’exprimer aux jeunes réalisateurs chinois, qui comprennent bien mieux et sont bien plus interloqués que nous sur les changements de leur pays ces dernières années. Mais il est alors apparu un problème. Comment les aider à s’exprimer selon nos codes ? Qu’ils puissent exprimer librement leurs pensées, leurs idées, leur vision, mais d’une façon qui nous permette à nous Occidentaux de comprendre ce qu’ils veulent nous dire. C’est là où il fallait inventer une méthode. Et c’est dans le processus de la production, et notamment celui du développement de scénario et du montage en particulier, que nous avons trouvé des solutions qui sont peut-être intéressantes pour dépasser ce clivage culturel. Clivage que nous ne nions évidemment pas. Si vous voulez, nous essayons de le dépasser par cette méthode pour que le spectateur puisse comprendre cette différence.

 

Finalement cette méthode réside presque dans une forme pédagogique, pour pouvoir appréhender cette différence culturelle.

En fait ce qui est formidable, et je l’ai vu maintes fois, c’est d’observer un réalisateur chinois et une monteuse française, l’un et l’autre parlant un petit peu anglais, essayer de s’entendre comme partenaires de la forme finale du film. Dans ce dialogue, parfois contradictoire, parfois houleux, naît une réalité de film qui est nouvelle et qui permet aux uns et aux autres d’être à l’aise. Au cinéaste chinois de faire passer ce qu’il veut dire, et au public occidental de le comprendre.

 

Finalement cette méthode permet une vraie rencontre, de deux personnes et deux cultures.

Absolument, on assiste à des moments d’un intense dialogue, d’une créativité, si vous voulez, vécue en duo. Je pense que ça accouche de choses très intéressantes. Les films qui sont passés par là ne seront pas comme des films « normaux » chinois mais ne seront pas non plus comme le serait un film réalisé par un Occidental sur une réalité quelconque en Chine. C’est une manière de se rencontrer et d’inventer une nouvelle réalité au moment de cette rencontre.

 

Toujours dans cette optique de rencontre et de promotion, le site d’Écrans de Chine dispose d’un hébergeur vidéo qui regroupe toute la collection éponyme au site. Était-ce important pour vous de créer cette plate-forme afin de mettre ces documentaires à la disposition de tous ?

Oui, tout ce travail s’inscrit dans le fondement de la philosophie du dialogue. C’est-à-dire que la Chine est souvent considérée comme une sorte d’ennemie. Trop nombreux, trop puissant, bref le fameux « péril jaune » vient de là. Alors que ça n’existe que dans notre imaginaire. Et pour moi il s’agissait, au travers de ces films-là, de ces documentaires-là, de cette vision du réel de la Chine, de nous faire comprendre ce qu’est vraiment la Chine aujourd’hui. En quoi est-elle différente de celle du passé, de notre situation à nous et en quoi peut-elle être un partenaire dans la résolution de nos problèmes contemporains ? Mon travail s’inscrit donc dans cette compréhension-là, ce dialogue-là, du coup faire des films qui restent sur une étagère n’aurait aucun sens. Donc pour moi, il était important de les montrer via les salles, la télévision, les festivals, mais aussi de profiter de la révolution numérique pour les rendre accessibles à tous ceux qui sont curieux de la Chine contemporaine.

 

Justement pour ceux, comme vous, qui profitent de la révolution numérique via les hébergeurs vidéo indépendants pour bousculer les réseaux de distributions traditionnels, l’avez-vous vécue comme un acte politique, ou plus comme une sorte de responsabilité de conservation culturel ?

Pour commencer, ce qui m’a le plus frappé la première fois que je suis allé en Chine, c’est que les Chinois ne sont pas du tout engagés dans une observation active de ce qui est en train de se passer. En fait, on nie le présent en se projetant tellement dans l’avenir, qu’il s’en retrouve complètement ignoré. Donc il m’a semblé important de créer le début d’une sorte d’œuvre d’observation de ce que la Chine a traversé depuis trente ans. De fait, il n’y a que les universitaires, les chercheurs ou les journalistes d'investigation qui s’intéressent au fondement de ces changements et à savoir ce qu’ils signifient pour les gens. La grande politique s’intéresse aux grandes orientations du gouvernement, au rapport entre communisme et capitalisme, etc. Mais moi ce qui m’intéresse, et la démarche que je défends, c’est de savoir ce que cela signifie pour les Chinois eux-mêmes. En ce moment même, c'est à dire en l’espace d’une génération, les Chinois sont confrontés à des changements que nous, Occidentaux, avons mis deux ou trois siècles à intégrer. C’est un laboratoire social extraordinaire mais très peu observé. C'est pourquoi, il me semble primordial de garder une mémoire de ces changements. En entrant en profondeur dans ce qui représente la vie et le quotidien de tous ces hommes et de toutes ces femmes, enfants comme personnes âgées, nous obtenons alors la capacité de voir au-delà de la surface de simples rapports. Je pense qu'il existe dans cette observation, et surtout dans la conservation de cette réalité, un travail important et nécessaire.

 

- Interview réalisée par Killian Le Feuillic, le 8 mai 2018 pour DOC-Cévennes - Festival de Lasalle

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