Hommage à Jean-Pierre Beauviala

« Beauviala : un homme, une entreprise, une idée, un symbole » Jean-Michel Frodon

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De la révolution cinématographique des années 1960 à l’avènement du numérique, Jean-Pierre met l’esthétique et l’éthique au cœur de ses brevets techniques. Le point de vue de l’opérateur devance toujours la technique, et non l’inverse.

Dans les années 1960, le son et l’image enchainés l’un à l’autre sont en outre dépendants des studios. Tout est lourd. Il révolutionne la technique pour synchroniser enregistreur son et caméra, leur rendant ainsi leur liberté réciproque. Des réalisateurs de part et d’autre de l’Atlantique « bricolent » leurs appareils pour sortir du carcan technique. Celui que Jean-Pierre a toujours considéré comme le vrai précurseur de la vague qui allait suivre est Michel Brault avec son film « Les Raquetteurs » (1958). En 1971, naît la société Aaton. La caméra est allégée avec une forme dite « Chat sur l’épaule ».

Jean-Pierre cherche la simplification, la maniabilité pour que tout le monde s’empare de ses inventions, et pas seulement les « professionnels de la profession » ! Soutenir ceux qu’il appellent « les gens de terrain » projet chevillé au corps, souvent sans argent. Même, si plus tard – pour faire vivre son entreprise –, il est obligé de fabriquer des outils d’une grande sophistication pour le cinéma commercial. Mais il reste fidèle à lui-même sur les principes de légèreté et de mobilité. La caméra 35mm a la taille de la caméra 16mm ! Steven Spielberg, Ridley Scott... et beaucoup d’autres très grands auteurs américains s’emparent de cette Aaton 35 précisément parce qu’elle permet une grande liberté de mouvements.

Aaton devient une cause, la matrice de nouvelles écritures cinématographiques, un nouveau rapport au monde. L’ingénieur grenoblois, charismatique, acquiert immédiatement un rayonnement international. Les chefs op— devenus des aatoniens – ouvrent des agences partout dans le monde pour vendre Aaton ! L’entreprise, fleuron industriel français – seule dans l’hexagone à fabriquer des caméras professionnelles –, fait plus de la moitié de son chiffre d’affaire à l’exportation. Jean-Pierre Beauviala avait une petite société à Grenoble en centre- ville, et une immense imagination en centre terre.

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Jean-Pierre est mort le 8 avril 2019. Il parlait de « cinéma-fiction travaillé à partir du réel», des films qui reposent sur l’attention profonde au monde qui nous entoure avec un biais critique, des oiseaux à défendre contre les chats de son jardin, des abeilles tuées par les géants de la chimie, « des villes invivables faites sur des tables à dessin, parangons de l’horreur », des « voitures à hydrogène, seule façon de sauver Venise de la montée des eaux »...Tant que nous le pouvons, les aatoniens de toujours comme moi, et tous les autres qu’il a croisés sur son chemin, nous avons envie de rester encore avec lui dans la  « proximité » du monde, selon son expression pour définir le but de son travail.

Eliane de Latour

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En hommage à Jean-Pierre Beauviala, le film Un chat sur l'épaule de Julie Conte, sera projeté jeudi à 10h au Temple.

Une histoire de cinéma. Depuis 40 ans, dans ses ateliers grenoblois, Jean-Pierre Beauviala invente des caméras qui ont permis « un cinéma léger, dans la nature ». Une révolution qui a un impact essentiel sur les écritures cinématographiques. Des réalisateurs se souviennent de la découverte de cette liberté. L’avènement du numérique ne l’arrête pas mais il n’aime pas « la fixité des images sur pixel » qui plastifie les matières. Il invente celle qu’il a appelé : « la Pénélope Delta numérique » en rendant le grain aléatoire comme dans un film tourné sur pellicule. Cela permet de retrouver du mouvement dans l’image, dit-il, de capter la fragilité de la vie. »
Mais l’entreprise canadienne Dalsa qui a vendu le capteur – acheté des années auparavant au début de l’étude – ne peut plus les fournir. Il n’y a aucune autre solution. Aaton est liquidée en 2013. Mais Jean-Pierre a qui a voué sa vie aux petits outils, revient sans cesse aux caméras peu chères pour « les petits, les obscurs, les sans-grades... » qui ont envie d’en découdre avec l’injustice et tombent en extase devant la voûte d’une chapelle romane.

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