Interview de Sylvain L'Espérance, réalisateur de Combat au bout de la nuit

Sylvain L'Espérance viendra présenter son film Combat au bout de la nuit, dans la cadre du Festival DOC-Cévennes 2017, le Samedi 20 Mai à partir de 10H30 à Ganges, ainsi qu'à Lasalle, le Vendredi 26 Mai à 18H. Deux opportunités de rencontrer et connaitre le réalisateur qui a aimablement répondu à toutes nos questions.

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Champ ContreChamp : Le titre de votre tryptique, Combat au bout de la nuit, se réfère-t-il au roman de Céline, pour une peinture de la société grecque, européenne et plus généralement occidentale ?

Sylvain L'Espérance : Pas du tout. j'utilise le poème de Tassos Livaditis en ouverture, et j'ai décidé de garder cette phrase en titre. Le mot combat vient à l'encontre de l'idée de Céline pour lequel le Voyage au bout de la nuit est une descente aux enfers, son personnage n'a plus confiance en l'humanité ; je pense que c'est une grande différence avec mon film.

Au départ, j'avais fait des recherches pour réaliser un film sur la Méditerranée, du sud au nord, pour saisir un état du monde. J'avais en tête les révolutions des pays arabes, et je me demandais s'il n'y avait pas des influences possibles, quelque chose de commun,.entre ces révoltes et le sud de l'Europe.  Mais quand je suis arrivé en Grèce, j'ai eu l'intuition que la Grèce concentrait toutes ces questions : celle des réfugiés de toutes origines, celle des luttes sociales. La Grèce représente un microcosme de ce qui se joue dans le monde actuel : la question de l'austérité est partout , plus intense dans le sud de l'Europe, et en particulier en Grèce. C'était mon intention de départ de voir comment les Grecs allaient résister à ce rouleau compresseur, comment ils allaient inventer des modes de résistance. Quant à la forme, je souhaitais montrer ce qui se passait sous forme fragmentaire, ce qui peut paraître étonnant pour un film de cette durée ; il s'agit d'une série de fragments que le film agence, non pas avec la volonté de faire une analyse, mais plutôt de plonger dans le réel. j'assemble une série de fragments, mais chacun garde sa forme singulière ; le film est polyphonique et à l'intérieur de chaque fragment, il y a une forme, une invention cinématographique, un langage qui s'invente, et qui affirme sa singularité. Plutôt que d'imposer une forme générale au film, il s'agissait pour moi de situer tel fragment dans du cinéma direct, tel autre dans une forme plus poétique. Parfois le son est désynchronisé, il y a un travail sur l'image, sur la forme, qui vient à l'encontre de cette idée qu'on nous assène depuis trente ans, selon laquelle il n'y a pas d'alternative. A travers la forme cinématographique j'ai cherché à montrer au contraire qu'il y a toutes sortes d'alternatives. Et au cinéma, ce qu'on peut faire, c'est travailler la forme justement, pour inventer des chemins de traverse.

CCC : Les trois volets sont différents, et on a l'impression qu'ils s'épurent de plus en plus. La dernière partie débute par une longue interview d'Alexandra, la bénévole de la clinique, mais comporte moins de personnages que les deux premières, et surtout ils parlent moins, le rythme semble plus apaisé, on voit plus souvent et plus longuement la mer.

SL'E : Les films des trois volets correspondent à trois temps : l'ensemble répond à une construction chronologique (de 2014 à l'été 2015), chaque partie correspondant à un moment de l'histoire récente de la Grèce, et la dernière traite de ce qu'on a appelé la crise des réfugiés en Grèce. Comme je tournais depuis 2014, j'avais rencontré beaucoup de réfugiés qui sont traités comme des clandestins. Ce moment-là, malgré les difficultés qu'ils vivent, contient une promesse à laquelle j'ai voulu donner une forme. C'est pour cela qu'on prend du temps à rester avec eux à Mytilène, où ils inventent une manière d'être dans le peu d'espace qu'il ont, sur le port, en se baignant ; je sentais tout à coup une espèce d'espoir, incarné par des jeunes qui jouaient.

CCC : Vous utilisez souvent les paroles des personnages en son off, tout en montrant leur visage en plan fixe rapproché ; ou bien vous suivez vos personnages ; enfn, des images qui montrent la richesse y associent le dénuement, sur des images de riches on a un son de pauvres, qui s'expriment sur leur état. Les chants ont une grande place et on sent une dimension épique dans les paroles, en particulier celles des femmes de ménage.

SL'E : Il y a souvent dans le film, dans une seule image,une confrontation entre les riches et les pauvres : le bateau qui part est celui que les migrants espèrent prendre pour atteindre l'Italie ; dans la dernière séquence, on voit l'arrivée des petits zodiacs remplis des réfugiés, et en arrière-plan on distingue clairement des voiliers ; j'ai cherchécette contradiction, cette opposition. Quant aux chants, ils se sont imposés au fur et à mesure des rencontres. D'abord les femmes de ménage chantaient souvent pendant leurs confrontations, c'était une manière pour elles de se donner du courage ; moi, je trouvais que le chant élevait leur lutte, qu'il lui donnait une dimension lyrique. J'en étais profondément touché. Partout où j'allais il y avait des gens qui chantaient, et j'étais attentif au fait que le chant est aussi une manière de résister, une manière de se composer un monde, souvent dans des conditions absolument précaires ; je trouvais que le chant transcendait le discours, la parole, qu'il y avait une manière de tisser les choses entre lsouvent une parole de dénonciation et ces chants qui élèvent la situation de chacun. Mais ce n'est jamais quelque chose que j'ai pensé à l'avance, ça s'est présenté à moi et j'y étais sensible. Au montage, j'ai réalisé qu'il y avait là une trame dans le film, que le chant revenait souvent. Les Grecs chantent beaucoup, je l'ai constaté lors de nombreuses manifestations publiques,  et j'étais surpris de voir ces gens qui se rassemblent et qui chantent. C'est quelque chose qui s'est perdu au Québec ; on chantait beaucoup et puis on dirait qu'il y a une sorte de professionnalisation qui s'est installée :  les artistes chantent et le peuple écoute. Et puis il y a beaucoup de jeux de mots en grec, que la traduction française arrive mal à rendre. Ces femmes de ménage sont extraordinaires parce qu'elle n'étaient pas syndiquées, elles ont inventé leurs propres moyens de lutte ; si elles sont allées chercher des appuis ici et là, elles demeuraient en plein contrôle à chaque moment des actions qu'elles menaient. C'est pour ça que c'est intéressant parce qu'on n'est pas dans un système établi avec des syndicats qui protègent, elles n'avaient rien à perdre et elles inventaient chaque jour des moyens de lutte. Pour moi c'était vraiment réjouissant d'être avec elles. 

CCC : Vous situez les femmes de ménage, les migrants, les Roms sur le même plan : ce sont tous des exclus.

SL'E : Je n'ai pas voulu illustrer des moments de solidarité qui me seraient apparus un peu plaqués. Mais ces moments-là existent. Les femmes de ménage se sont découvertes, leurs luttes les ont mises en contact avec les réfugiés et à de nombreuses manifestations elles étaient présentes. Il y a eu une véritable prise de conscience de la question des exclus, qui les réunit sous la bannière d'un même combat. Je les ai vues à de nombreuses reprises dans des manifestations pour les réfugiés, pour les Roms, et elles postent sur internet de nombreuses informations sur la situation des réfugiés. S'il y a certes des mouvements de droite et des mouvements fascistes, le mouvement de solidarité des Grecs était évident au moment de l'arrivée des réfugiés, au contraire de ce que je craignais. Ce n'est pas dans le film, mais c'est un climat qui me permet de mettre sur un pied d'égalité dans le film la lutte des réfugiés, celle des femmes de ménage et celle des autres groupes. Par exemple, le gouvernement met des stades à disposition des réfugiés, et les dons étaient tels qu'on ne savait plus comment gérer cet afflux. C'est un moment de prise de conscience de la société grecque, un élan, une reconnaissance et j'ai souvent entendu les Grecs rappeler qu'ils avaient eux aussi été des réfugiés, qu'ils avaient connu des périodes de relégation, qu'ils avaient accueiili des exilés. Dans l'histoire de la Grèce, cette situation est fréquente et je pense qu'il se sont reconnus, que la société grecque a fait le choix de la solidarité. Les hommes du port pensent qu'il faut tout recommencer à zéro, reprendre la définition de la politique depuis le début, réinventer des formes de politique, de solidarité. S'ils ne définissent pas ces formes, ils disent qu'il faut cesser de déléguer la politique, qu'il faut la prendre soi-même en main et la faire au jour le jour. C'est une idée très présente dans la société grecque où il y a une perte totale de ocnfiance et un désir de réinventer. Le chemin est long, mais en terme de pensée je trouve que c'est assez singulier, parce que je ne vois pas cela au Québec, à part les groupes anarchistes. Alors qu'en Grèce c'eest très répandu, l'idée selon laquelle il faut faire en sorte que ce soit le peuple qui prenne son destin en mains.  D'ailleurs les groupes qui agissent ont un faible impact, comme ceux qui assurent les soins de santé dans les cliniques hors des hôpitaux, mais il y a là une idée, le début de quelque chose : concernant la santé on est toujours face à une sorte d'autorité ; alors que dans cette clinique, qui essaie de mettre en place l'idée d'une responsabilité collective au sein d'un petit organisme, se pose déjà une manière différente d'aborder la question de la santé. Au niveau de l'éducation aussi... il y aurait un autre film à faire sur toutes ces initiatives.

CCC : Plusieurs personnes disent se libérer de leur peur. De quelle peur s'agit-il et quelle évolution avez-vous pu percevoir ?

SL'E : Se libérer de la peur, c'est un mouvement de balancier : un pas en arrière deux pas en avant. Une des peurs est véhiculée par les médias : sortir du carcan imposé par la troïka et  par les mesures de l'union européenne signifie refuser l'Europe, et être livré à l'anarchie. Or les gens ne veulent pas sortir de l'Europe, ils veulent sortir du carcan et réinventer l'Europe ; et si, pour réinventer l'Europe, il fautsor tir de l'euro, peut-être que c'est une solution. Or la peur véhiculée par les médias est celle d'un chaos absolu qui s'installerait en Grèce si elle sortait des normes et de ce qu'a imposé la troïka. C'est une peur qui empêche de penser, d'inventer. En Grèce, les initiatives sont souvent attaquées par l'Etat, la justice, la police ; par exemple ils ont mis en place des marchés qui fonctionnent en dehors du système de distribution ; l'Etat s'oppose à ces marchés, mais quand on réalise ce qu'ils font, c'est avantageux pour les producteurs, pour les acheteurs. Des décisions policières et judiciaires empêchent ces initiatives et la peur c'est aussi se confronter à la justice, c'est une peur imposée de l'extérieur, avec laquelle il faut savoir manoeuvrer, et je n'aimerais pas être confronté à cette justice terrible. Ne serait-ce que sur la question des impôts non payés qui font planer la menace sur les biens mobiliers exigibles pour rembourser. C'est toute une société qui, par de multiples formes, impose cette peur, et cherche à étouffer toute alternative. On menace chacun dans le peu qu'il possède et beaucoup de monde a été poursuivi en justice dans les années 2010/2012. Et malgré les manifestations très importantes, malgré une volonté d'inventer quelque chose, les Grecs se sont trouvés confrontés au pouvoir judiciaire, en particulier ceux qui étaient les plus virulents. Je sors du film mais dans le nord de la Grèce, en Chalcidique, l'installation de mines a rencontré l'opposition des habitants du village,et beaucoup ont été traînés en justice. La peur est diffuse,  le pouvoir s'en sert comme mode de gouvernement. Pour se battre, il faut à la fois avoir les reins solides et l'accepter. Je comprends de quelle peur les Grecs parlent, ils ont connu aussi des dictatures, et craignent un possible retour ; ce qu'on vit et ce qu'on voit en Grèce c'est une dictature soft, celle de l'économie, mais dans la réalité du quotidien,, économiquement, c'est très violent. Par exemple, le chaufffage central n'est quasiment plus allumé dans les immeubles.

CCC : Pour en revenir au fonctionnement de la démocratie, le début du premier volet est réel ?

SL'E : C'est totalement réel. C'est une archive, je ne l'ai pas filmée. C'est la TV du Parlement qui enregistre la plupart des séances, et celle-ci a été mise en ligne. Je cherchais à mettre en scène la présence de la troïka par la voix, et je suis tombé par hasard sur ce document, daté de novembre 2013. C'est à la même époque que les femmes de ménage ont été mises à pied. Pour moi il y avait une concordance, et j'ai choisi d'ouvrir le film avec cette séance, qui fait entendre la seule voix d'opposition, celle de la député Zoé Constantopoulo ; en général personne ne s'oppose, des centaines de députés votent dans une espèce de silence, sans opposition, alors que ce sont des textes qui constituent plusieurs centaines voire plusieurs milliers de pages, souvent rédigés en anglais, et que les gens n'ont lu que quelques jours auparavant. Cette séquence est vraiment symptomatique de l'état de la politique en Grèce actuellement. 

CCC : Un autre personnage traverse le film : Abdallah, le réfugié politique, qui dit "nous on fait sortir de l'eau du désert". Cette phrase ressemble finalement à ce que veulent mettre en mouvement les Grecs, lutter contre ce qui est dit impossible à réaliser. Avez-vous l'impression que cet élan de réflexion, de remises en question, de recherches d'alternatives, s'est maintenu, s'est intensifié, ou au contraire qu'il s'étiole ? 

SL'E : La "trahison de Tsipras" - je n'ai pas d'autre mot pour nommer ce qui s'est passé - a destabilisé tout le monde. Ce que Syriza avait réussi à faire, c'était d'avoir créé une coalition très large, vaste éventail de treize partis politiques, de la gauche jusqu'au centre. C'est assez rare dans l'histoire des Grecs d'avoir réussi à créer une coalition de cette nature, et beaucoup de gens se sont investis dans les élections, dans la démocratie parlementaire, des gens qui auraient peut-être mis leur énergie ailleurs autrement. Arriver jusqu'à gagner le pouvoir, organiser un référendum, et subir le coup de grâce, c'est terrible! A l'heure actuelle on peut dire que tous ces mouvements de gauche sont  destabilisés, ils connaissent des conflits internes très importants entre ceux qui ont participé et ceux qui n'ont pas participé au gouvdrnement ; ceux qui s'en sortent un peu mieux, ce sont ceux qui n'ont pas  participé à la coalition, parce que pour eux c'était une évidence que ça allait se passer de cette manière ; eux continuent mais ils restent très marginaux, ce sont des groupes anarchistes actifs à toutes sortes de niveaux, notamment pour accueillir les réfugiés, mais qui sont aussi constamment mis en danger par les attaques de la justice et de la police. Pour l'instant ce que je sens, et ce que dit aussi Alexandra, c'est qu'au lendemain du référendum ils sont cdestabilisés, et qu'il y a beaucoup cynisme à l'égard de la politique.  L'élan qu'on sentait partout au moment de l'élection de Syriza, a été détruit. Parce qu'il y a eu un véritable élan, un désir, une liberté dans les rues que moi je sentais et qu'on me confirmait en me disant que ça faisait longtemps qu'on n'avait pas eu ce sentiment. Et maintenant c'est tombé. Que peut-on faire après cette capitulation ?  Ca va prendre du temps avant de renaître. C'est d'ailleurs toute la gauche européenne qui a été mise à mal par ce qui s'est passé en Grèce. Comment réinventer, retrouver une forme de solidarité et d'action qui puisse contrer les poolitiques de la troïka ? Je pense que comme dans les pays arabes, les moments révolutionnaires arrivent toujours lorsqu'on ne s'y attend pas. Eet le rouleau compresseur qui se poursuit en Europe – qui s'intensifiera avec l'élection de Macron en France  -  ce rouleau compresseur ne peut que générer une forme de résistance. En Grèce pourant, les cliniques continuent à fonctionner, elles assurent la surcie ; mais ce qui a disparu, c'est la dimension politique de leur action. Tant qu'elles étaient dans l'espoir d'un changement, il y avait un souffle qui les reliait l'action et l'idée. Maintenant il n'y a vraiment pas de solution, on va assister à un retour de la droite tôt ou tard. Au sujet de tsipras, on ignore la dimension géo-politique, l'intervention des Américains au sujet des frontières. On peut comprendre que l'dmportance ces enjeux géo-politiques en Grèce, qui a toujours été, particulièrement au XXè siècle, un espace géo-stratégique. Les grandes puissances veulent utiliser la Grèce comme un territoire : géographiquement c'est un pays important, mais politiquement elle représente peu. On est en train de faire de la Grèce un territoire, on assiste à une mise sous tutelle. Quand on regarde le dernier mémorandum, plus rien ne peut être décidé politiquement en Grèce sans l'aval de la troïka. Ce pays est un microcosme de tous les pays occidentaux : on est sous tutelle à des degrés divers, mais les grandes puissances expérimentent avec la Grèce le degré d'allégence jusqu'où elles peuvent aller ; je pense qu'il faut être très attentif parce qu'elles vont vouloir l'étendre. Quand en France, le lendemain de l'élection de Macron, Junker lui dit publiquement dans sa première intervention que les Français dépensent trop... 

Pour en revenir au film, le constat que je fais est plutôt déprimant,  et je pense que le film est plus ouvert, il montre que par la lutte au moins quelque chose est possible. On le ressent en Grèce, mais pas sous la forme qu'a empruntée Syriza. Ce seront d'autres formes mais elles retent encore à inventer. 

CCC : Quelle séquence de votre film vous marque davantage, comme une sorte de signature ?

SL'E : Je dirais qu'il y en a deux... en fait, elles sont multiples. J'ai été à plusieurs reprises ému en faisant ce film, sur le tournage, dans la salle de montage. En général quand on monte un film on doit être rationnel, et j'ai été étonné d'être jour après jour ému par le matériau que je filmais. Le moment du chant avec les femmes de ménage est un moment qui m'émeut encore beaucoup aujourd'hui mais que je mettrais en parallèle avec l'ouverture de la troisième partie. Il y a un travail formel et le réel avec les femmes de ménage, la nécessité d'être à l'écoute du réel ;  à l'opposé, le réel est constamment travaillé par la forme bousculée, c'est un film à l'écoute du réel mais constamment dans une sorte de combat avec le réel, il faut le travailler, il faut affirmer dans chaque plan du film que c'est aussi une construction. Faire un film c'est un travail de construction, pas seulement d'écoute, mais de réécoute, de construction et de destruction. La présence de la mer par exemple : la mer est imprévisible et apparaît souvent mais de façon différente : l'arrivée des réfugiés dans le troisième volet, mais aussi la scène de baignade, qui pour moi est comme une renaissance. C'est comme ça que je voyais cette scène, cette capacité des peuples à se réveiller, c'est le sentiment que j'avais en filmant la mer. L'appel d'un monde nouveau et la capacité des réfugiés, dans le peu d'espace qu'on leur laissait, de trouver la joie. Et pour moi il est important que cette capacité de profiter des moments de joie devienne un signe qu'ils nous envoient, une manière de s'approprier le peu de territoire qu'on leur octroie, de s'approprier dans ce peu d'espace une possibilité de prendre racine pendant quelques moments.  

CCC : Qu'est-ce qui vous a fait rencontrer les Roms ? 

SL'E : Les gens avec qui je travaillais en Grèce m'ont beaucoup parlé d'eux, et un matin ils m'ont dit qu'il fallait y aller, qu'il se passait quelque chose. Ce qu'on voit c'est ma première rencontre, et puis j'ai passé plusieurs jours avec eux et j'ai construit la séquence. L'idée de l'intégrer au film, c'est que les Romsce sont les réfugiés de l'intérieur, et leur lutte m'est apparue très proche de celle des femmes de ménage : confrontations dans la rue, territoire pour lequel ils se battent, c'est l'hisotire des Roms à travers l'Europe, depuis toujours. Dans le film, tout le monde se bat pour un espace de vie, qu'il passe par le travail, le toit, l'espace de survie, le quartier ou pour être accepté comme citoyen, ce qui complexifie cette idée des luttes.

CCC Vous assumez un cinéma "engagé" qui aime porter un regard critique sur le fonctionnement de nos sociétés, dans un style personnel très cinématographique.

SL'E : S'il y a une chose au coeur de mes intentions, une constante de tous mes films, c'est comment inventer un monde commun, en donnant la parole aux gens pour parler des luttes qu'ils ont vécues. Et mes films parlent disent que c'est dans la lutte que des mondes communs s'inventent. La question qui se pose à nous est de savoir refuser les formes actuelles de société qui sont dans l'exclusion et la lutte des uns contre les autres. Cette question, le cinéma peut la prendre et la saisir, par l'intuition, c'est là la question de la forme. En bousculant la forme et en cherchant des sentiers méconnus par les moyens du cinéma, on fait le même cheminement que la réinvention du politique ; il existe dans le cinéma une intuition réalisable, alors que dans le monde réel, celui dans lequel on vit, elle est difficile à réaliser.

CCC : Quel est votre prochain projet ?

SL'E : J'ai le projet de partir des des Fragments d'Empédocle et de tourner en Grèce. Ces textes sont pour moi très actuels, parce qu'ils offrent une écriture poétique, et laissent une grande liberté au niveau du cinéma. Empédocle est le premier à avoir pensé les quatre éléments, et par rapport à ce qui se joue sur la planète je trouve que ça serait assez intéressant de partir de ça, ainsi que de l'égalité des vivants.Zvec les traductions en plusieurs langues, je vais aller en différents endroits, et à chaque rencontre je vais poser les Fragments comme intermédiaires, soit avec des Grecs soit avec des réfugiés, soit un peu avec tout le monde.  Je veux continuer à filmer ce qui touche la Grèce aujourd'hui, mais dans une forme complètement différente, qui ne passe pas par la lutte frontale mais qui soit habitée par ces questions, par la manière d'aborder la politique par la poétique d'Empédocle. Faire des films c'est un peu comme retourner à l'école : j'apprends sur la Grèce en faisant le film, au fur et à mesure ; et là je me sens peut-être un peu plus capable d'aborder ces questions, alors qu'au début j'avais le sentiment que je n'avais pas assez de connaissances ; je continue à être un ignorant mais qui fait son apprentissage dans le chemin du film.     

 

Propos recueillis par :
Marion Blanchaud
Champ ContreChamp
14 mai 2017

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