Entrevue avec Catherine Hebert - ZIVA POSTEC : la monteuse derrière le film Shoah

Catherine Hébert, après des études en journalisme international, réalise de nombreux reportages et films documentaires politiques et sociaux, qui la conduisent de l’Ouganda à la République démocratique du Congo, en passant par le Bangladesh, et le Burkina Faso. Nous avons la chance de la recevoir à Lasalle, pour le 18e festival Doc-Cévennes.

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• Votre film dévoile une femme talentueuse qui a oeuvré dans l’ombre d’un grand réalisateur, quel est votre point de vue sur la place des femmes au cinéma ?

Quand j'ai décidé de faire le film sur Ziva Postec, la première chose qui m'est venue n'était pas de faire un film sur une femme mais de mettre en lumière une créatrice de l'ombre. Après ce n'est vrai que le fait que Ziva soit une femme et qu'elle ait dû à cause de circonstance dramatique sacrifier en toute connaissance de cause sa relation avec sa fille. Là ce n'est vrai que le fait qu'elle soit une femme soit mise un peu en plusieurs exergues. Quand les réalisateurs filment le corps des femmes on trouve régulièrement des images, des situations choquantes. Mais la question à se poser est de savoir si une femme filme de la même manière et avec le même niveau de fantasme le corps des hommes, comment on réagirait mais c'est très peu fait. On discutait hier des mouvements tels que « les réalisatrices équitables » au Québec ou « 11% » en France, si ces mouvements existent c'est qu'une amélioration de la place des femmes est encore à faire.

• Le montage est-lui même très beau dans votre film, de quelle manière avez-vous travaillé avec ta monteuse, Annie Jean ? Pour vos films précédents, faisiez-vous vous même le montage ?

Pas du tout. Ça n'a jamais été la même expérience sur chacun de mes films mais aussi parce que j'ai faits des films sur des thèmes et avec des démarches différentes. Ce film est le premier sur une entrevue assise filmée car j'ai toujours fait des films en mouvement donc ce fut un défi. Il fallait que ce soit mon récit sur Ziva Postec mais non le récit de Ziva. Mais il faut savoir que quand on s'assoit la première fois pour regarder ce qu'on a trouvé, et j'aimerai dire au passage qu'il faut le faire car ce n'est pas le cas pour tout le monde, c'est une autre façon de prendre contact avec le matériel filmé. C'est aussi le moment où nous on doit se défendre de notre fantasme par rapport au tournage, vu qu'on était au contact avec les personnages et avec l’atmosphère qui entoure la fabrication du film et toutes les péripéties. Il faut aller dans le sens que les images nous disent. Mais ce film fut l'un des montages le plus difficile à faire pour moi et ma monteuse car il était d'une grande complexité de construction mais on est très fières du résultat.

• Comment s’est passée la rencontre, la prise de contact avec Ziva Postec ?

Il y a quelques années, je présentais un de mes films dans une salle à Montréal et je parlais du montage et de ma relation avec ma monteuse. Durant la projection il y avait un doctorant, Rémy Besson, qui s’intéressait à la relation entre les réalisteur.rice.s et monteur.euse.s qui avait été interpellé par la fait que je rendais hommage à Annie et parlais de son travail. Ce n'était pas quelque chose qu'il n'avait pas souvent entendu, et lui faisait sa thèse de doctorat sur le film Shoah et dans sa thèse il y avait toute une partie consacrée sur le montage et donc sur Ziva Postec. C'est ainsique j'ai appris son existence. Et quand j'ai appris qu'elle était toujours en vie, j'ai pris contact avec elle. Mais avant de pouvoir la voir elle voulait regarder tout mon travail, mes précédents films et quand elle les a visionné elle m'a répondu : « c'est bon vous pouvez venir ». Je l'ai rencontré en 2013 et ce fut un long processus.

• Que représente pour vous le film Shoah de Claude Lanzmann ?

Pour des raisons qui m'échappe je me suis toujours interrogé aux génocides. Puis c'est un film qui a coupé en deux l'histoire du cinéma documentaire avec un avant et un après Shoah. Je pense aussi que sa démarche est encore à expliquer et à réaliser en 2019 avec l'air du témoignage obligatoire car on ne demande pas aux gens de témoigner mais tu nous le dois. Alors que ce n'était pas comme ça à l'époque. En 1986, on s'imagine avec nos consciences que tout le monde savait ce qui s'était passé alors que non. Les gens avaient parlé mais à la radio et à l'écrit. Alors qu'ici on a offert pour la première fois un espace cinématographique pour témoigner. Ce film, que Lanzmann considérait comme de la fiction directe et non du documentaire, a été un film marquant. Je l'ai vu au début de la vingtaine, dans un contexte scolaire, mais il m'a touché dans ma fibre d'être humain. C'est un film qui a coupé ma propre vie en deux.

• Pensez-vous que les films que vous avez créés vous ont laissé une trace, une marque dans votre vie ?

Bien sûr, chaque film que j'ai fait m'a transformé. Ce sont des films qu'on prend à bras le corps et en documentaire on est très seul. Ce sont des projets qui nous habitent pendant des années et font donc parti de nous. S'il ne nous transformaient pas, ce ne serait pas la peine de les faire.

• Comment réagissez-vous quand on vous invite à présenter vos films à l'étranger, dont la France, et plus particulièrement ici pour le festival Doc-Cévennes ?

Nous sommes ravies ! Le fait de présenter notre film à un public qui n'était pas destiné au départ, on touche à quelque chose qui nous relie. Doc-Cevennes c'est un lien privilégié entre la France et le Québec, puis on disait plus tôt que parfois ce n'est pas une bonne expérience de se déplacer en festival mais ici c'est tout le contraire. Car il y a un vrai amour du travail.

• Avez-vous d'autres projets en tête en ce moment ?

Oui, moi j'ai un embryon de projet et j'ai un peu de financement mais je suis toujours très craintive d'en parler à ce stade car je ne sais pas encore comment ça va avancer mais oui j'ai un projet en cours. 

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