N’attendons pas l’ « après crise » du Coronavirus, construisons-le maintenant !

Cette période de crise représente une opportunité exceptionnelle. C’est en effet maintenant que le politique peut donner des orientations économiques et sociétales en déterminant les conditions aux aides qu'il va dispenser et c’est également maintenant, que nous citoyens, devons faire entendre notre voix.

 © melindarmacaronikidcom @Pixabay © melindarmacaronikidcom @Pixabay

 

De nombreux articles évoquent l’ « après-crise ». Certains prédisent une catastrophe économique et sociale, d’autres imaginent un monde différent et plus beau. Quoiqu’il advienne, cette focalisation sur l’après nous fait oublier que l’après se prépare aujourd’hui.

« l’incertitude présente un avantage : c’est que rien n’y est a priori impossible » 

Le Coronavirus est l’occasion de se rappeler deux choses essentielles : en temps d’incertitude la seule chose dont nous sommes certains, c’est que nous ne sommes certains de rien ; ensuite que la seule chose qui ne change pas est que le monde change en permanence. Nul ne sait de quoi sera fait demain. Tout est possible, le mauvais, comme le bon. Le Coronavirus a tellement secoué le monde que nous sommes aujourd’hui devant une incertitude mondialisée à laquelle jamais l’humanité n’avait dû faire face jusqu’à ce jour.

Aux Occidentaux profondément attachés à leur culture du contrôle et au mythe de la prévisibilité, l’incertitude fait peur, angoisse. Elle leur procure le sentiment de perdre la maîtrise de leur vie. Les médias alarmistes ne font qu’ajouter à la morosité ou la psychose ambiante en affichant en temps réel le nombre de morts et de contaminés.

Les bourses, les banques centrales, les économistes, les dirigeants politiques n’aspirent qu’à une seule chose : revenir à une « situation normale », c’est-à-dire à quelque chose qui ressemble à ce qu’était le monde en 2019. Mais est-ce vraiment ce que nous voulons ? Le monde de 2019 était-il le monde dont vous rêviez ? Un monde où l'on nous annonçait que l’on allait tout droit vers une catastrophe écologique rapide, un monde où chaque jour meurent de faim 25.000 humains (dont 10.000 enfants) et 7.500 autres d’obésité, un monde où chaque année près de 9 millions de personnes meurent prématurément de la pollution, un monde où 26 individus détiennent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité, un monde où des milliards de gens se morfondent de ne pas avoir de travail tandis que des milliards d’autres sont usées jusqu’à la moelle physiquement ou mentalement ? Est-ce vraiment à ce monde-là que nous aspirons ?

« Cette période est LE moment ou jamais de faire jouer au politique son vrai rôle, car pendant cette crise la relation du pouvoir entre économie et politique s’est inversée[…]Le politique a donc l’opportunité de refaire de la vraie politique »

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le politique a fait passer l’humain avant l’économie. Il nous dit qu’à ses yeux, rien n’a plus de valeur qu’une vie humaine. Nous savons tous que la raison principale de sa mobilisation se cache ailleurs, mais prenons-le au mot et exigeons de lui de placer dorénavant l’humain et non l’argent au cœur de ses décisions. Cette période est LE moment ou jamais de faire jouer au politique son vrai rôle, car PENDANT cette crise, l’équilibre du pouvoir entre économie et politique s’est inversé. En effet, depuis des décennies, le politique a été écrasé par l’économie, mais en cette période particulière, l’économie dépend de l’action politique. Le politique a donc l’opportunité de refaire de la vraie politique. Ne le laissons pas sombrer dans ses vieux réflexes. Levons-lui la tête du guidon pour qu’il œuvre sur l’important et ne se focalise pas uniquement sur l’urgent; pour qu’il envisage de nouvelles perspectives dès aujourd’hui. L’occident n’a plus été autant secoué depuis la Seconde Guerre mondiale. La crise du Coronavirus devrait réveiller nos consciences et nous inciter, dès maintenant, à prendre des actions afin d’initier les changements souhaités. Exigeons de nos politiques qu’ils travaillent sur un futur plus enviable, comme l’ont fait leurs prédécesseurs après-guerre, mais sur la base d’un autre paradigme. Rappelons que l’Europe s’est construite sur l’idée que la croissance économique engendrerait un bien-être et une sécurité pour les Européens. Il faut reconnaître que cela a fonctionné un temps, mais que le COVID-19 semble éteindre le peu de solidarité européenne qui subsistait encore, et que le modèle de la croissance et la mondialisation économique vient de montrer ses limites.

Nous citoyens, pouvons faire en sorte que le politique ne perde pas la main face aux puissances économiques dans l’ « après COVID-19 ». Il faut pour cela, dès aujourd’hui, se mobiliser afin de coconstruire avec lui le futur que nous voulons. J’ose croire qu’il existe encore des femmes et hommes politiques progressistes, courageux, capables de dépasser le clivage des partis et qui veulent encore s’engager dans la construction d’un futur plus enviable.

« C’est maintenant que le politique peut donner des orientations économiques et sociétales [..] C’est également maintenant, que nous citoyens, devons faire entendre notre voix »

« Idéaliste ! » me reprocheront les plus conservateurs. Oui, certainement. Mais pouvons-nous laisser passer cette opportunité exceptionnelle ? Car nul ne pourra nier les faits : la période actuelle représente une fenêtre d’opportunité unique pour opérer un virage. C’est maintenant que le politique peut donner des orientations économiques et sociétales en déterminant judicieusement les conditions aux aides qu'il va dispenser par milliards à coup de dettes1. C’est également maintenant, que nous citoyens, devons faire entendre notre voix afin d’orienter ces dépenses et clarifier pour quoi et dans quoi les deniers publics doivent être prioritairement investis : pour une société passéiste (dont certains prévoient même l'effondrement prochain), ou pour faire un pas décisif vers un futur qu’une très grande part de la population espère sans plus oser y croire ?  Si tous les moyens sont mis pour tenter de sauver le « vieux monde », les poches des états seront plus que vides « après crise» , puisqu’ils seront endettés jusqu’au cou. Car dans ce vieux monde, il est logique de mutualiser les pertes et privatiser les profits. Il y est aussi normal de remercier les généreux travailleurs épongeurs des dettes par une longue période d’austérité, alors que pendant ce temps d’autres profitent de leur misère pour spéculer et accroître leur richesse.

Croyez-vous vraiment que vouloir revenir au système d’avant est plus enviable que de tenter de bâtir un nouveau ? Croyez-vous vraiment qu’il soit plus judicieux de s’endetter pour soutenir un système qui n’a jamais permis dans les faits de garantir à tous les humains les droits de la Déclaration Universelle des Droit de l’Homme (DUDH) ? Je vous invite à (re)lire cette déclaration et de vous poser la question suivante : ne serait-il pas temps, plus de 70 ans après avoir déclaré ces belles intentions, de construire enfin ce monde plus équitable, plus respectueux de chaque humain, plus écologique ?

Les sceptiques diront qu'un trop grand changement risque de faire peur, qu'il ne faut pas ajouter de la peur à la peur. Certes, mais ceux-là pensent-ils vraiment que l’après-crise pourra être comme avant pour tout le monde ? Qu’elle ne sera pas anxiogène ? Qu’il n’y aura pas de drame social ? Qu’aucune entreprise ne fermera ses portes, que des secteurs entiers comme le tourisme, l’horeca et l’aviation vont pouvoir redémarrer comme si de rien n’était ? La réalité, c’est que si l’on veut garder la même logique qu’avant, la casse sociale est garantie… Ceux qui pensent vraiment que l’on reviendra à la situation antérieure sont les vrais rêveurs, car cela est systémiquement impossible ! Nous pouvons tout au plus conserver les règles antérieures et cela est tout autre chose, car ces règles sont justement celles qui mènent systémiquement et systématiquement à un déséquilibre croissant des richesses. Déséquilibre qui se renforcera immanquablement avec la crise du Coronavirus puisque celle-ci impactera plus fortement les plus fragilisés.

« Et pourquoi ne deviendrions-nous pas aussi les tisserands de l’après COVID-19, ceux qui vont commencer à tisser les liens d’une autre société, plus solidaire, plus respectueuse des valeurs humaines, plus écologiques, plus ancrées localement ? »

Il est vrai qu’aller vers l’inconnu présente plus d’incertitude, mais l’incertitude présente un avantage : c’est que rien n’y est a priori impossible ! Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois encore que des milliers de citoyens allaient devenir les couturiers du COVID-19 en fabriquant des centaines de milliers de masques ? Et pourquoi ne deviendrions-nous pas aussi les tisserands de l’après COVID-19, ceux qui vont commencer à tisser les liens d’une autre société, plus solidaire, plus respectueuse des valeurs humaines, plus écologiques, plus ancrées localement ?

Les plus conservateurs affirmeront qu’il y a beaucoup trop à changer, trop de contraintes à lever. Mais « un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas » (Lao Tseu). Ce premier pas, tout le monde peut le faire chez lui, en lui-même, car comme le dit Yuval Noah Harari dans son livre « Sapiens », notre civilisation est essentiellement bâtie sur un « ordre imaginaire », même si celui-ci est « tissé au monde matériel ». Autrement dit, le monde tel que nous le connaissons est plus le fruit de nos croyances que d’une réalité matérielle. Les contraintes existent donc bien moins dans le monde matériel que dans notre imaginaire. Nous pouvons changer le monde si nous commençons à nous changer nous-mêmes. Et si le COVID-19 était l’électrochoc nécessaire pour nous faire retrouver notre humilité, oublier nos certitudes, nous libérer de nos carcans mentaux et nous permettre de croire en de nouveaux possibles ?

 

P.S. Certains auraient probablement souhaité que je propose quelques idées concrètes et des pistes de solutions, mais je me suis retenu de le faire pour deux raisons. Premièrement, je veux ici rester dans mon domaine d'expertise : la gestion systémique de la complexité, des risques et des incertitudes. Si mon analyse m’a amené à conclure que cette période de crise représente une opportunité exceptionnelle pour les citoyens d'influer sur le système actuel, je ne m'estime pas légitime pour conseiller sur le contenu des choses à changer, tout au plus le suis-je sur la manière de les changer. Deuxièmement, prônant les modes collaboratifs et la co-construction, je souhaite laisser un maximum de place à l’émergence d’idées sans les influencer. Je serais donc ravi de lire ou entendre les vôtres, d'en débattre avec vous et d’essayer, ensemble, de les faire entendre. N’hésitez pas à laisser un commentaire ou à me contacter !

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