COVID-19 et Tracking : une menace pour nos démocraties

De nombreux débats portent sur les dimensions juridico-technologiques des applications de surveillances. Ne nous laissons pas distraire par ces dimensions secondaires et exigeons un débat sur ce qui compte vraiment: l'apport de ces applications vaut-il vraiment la peine de mettre en danger un pilier essentiel de nos démocraties ?

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De nombreux pays envisagent le déploiement d’applications mobiles de traçage. Si dans les régimes autoritaires la question de la surveillance ne se pose pas, les risques que pose ce traçage sur la vie privée suscitent de nombreux commentaires dans les pays démocratiques. Alors que la Belgique, la France et d'autres pays sont est en train d’y réfléchir, l’EU a déjà jeté « les exigences essentielles applicables à ces applications » censées apporter, selon Thierry Breton, « des garanties solides en ce qui concerne le respect de la vie privée ».

"Les problèmes de société ne sont plus posés comme des problèmes humains, mais comme des problèmes technologiques"

Cette communication de l’UE illustre l’aveuglement du Politique face aux problématiques du monde actuel et sa domination par la technocratie. Aujourd’hui l’occident vénère deux dieux : l’argent et la technologie. Le premier permet d’acheter le monde, et le second en permettrait sa maîtrise. Aujourd’hui tout semble pouvoir être résolu par la technologie, à tel point que des géants de la Silicone Valley investissent dans des technologies transhumanistes. 

Les problèmes de société ne sont plus posés comme des problèmes humains, mais comme des problèmes technologiques, ainsi l’Europe n’a-t-elle pas posé les balises d’un cadre social, mais d’un cadre technique. Considérerait-elle le social comme secondaire, ou, cela serait tout aussi grave, serait-elle à ce point aliénée par la technocratie qu’elle ne voit d'autres solutions que de remettre son salut dans les mains de gourous détenant les pouvoirs magiques de la technologie ?

Ainsi, aucune des « exigences essentielles » de l’UE n’adresse le risque qui me semble être le plus important dans le déploiement d’applications de traçages : la création d’un précédent qui légitimera par la suite leur utilisation dans de tout autres contextes. Ces applications nous sont en effet présentées comme une solution exceptionnelle à une situation exceptionnelle. Mais, nul doute qu’avec les conséquences socioéconomiques qui se profilent suite à la pandémie actuelle, le monde n’acceptera « plus jamais ça ». Dès lors, pour éviter toute autre pandémie, il est évident que les applications ne seraient plus seulement utilisées pour gérer un déconfinement comme cela est prévu aujourd’hui, mais pour tuer dans l’œuf toute possibilité de propagation massive, donc de surveiller de près toute propagation suspecte.

La pression sera d’autant plus forte, que la débâcle actuelle démontre que l’occident est un éléphant au pied d’argile. Pour l’occident, le COVID-19 est un choc comparable à celui qu’ont pu ressentir les USA le 11 septembre 2001  : il découvre sa vulnérabilité. Des dirigeants n’hésitent pas à user d’un vocabulaire guerrier pour décrire la situation actuelle, et nul doute que nous en verrons rapidement certains brandir l’épouvantail de la guerre bactériologique. Guerres pour lesquelles l’une des meilleures armes défensives sera toute trouvée : le traçage de la population.

Projetons-nous dans quelques mois. L’éternuement d’une poignée de personnes à New York dans la même heure justifiera le commencement du traçage de tous les humains de la planète. Car bien sûr, si pour l’instant chaque état y va de son application (et que certains croient encore naïvement en la souveraineté nationale des données comme un garde-fou) il est évident que les virus, et le COVID-19 l’a démontré, ne connaissent pas les frontières. Il semble inéluctable qu’à terme tout le monde utilise la même application ou que toutes les applications soient interopérables. Dans ce dernier cas, les données seront partagées par les états, ou plus simplement encore et par pur pragmatisme, seront remises aux seules organisations qui parviennent à fonctionner de manière transnationale: les géants du net que sont Google, Apple et consorts qui ne s’encombrent plus depuis bien longtemps des limites frontalières. Ceux-là mêmes qui se sont empressés, dans un élan philanthropique qu’on leur connaît, de participer à l’effort de construction de telles applications.

"La menace principale ne réside pas dans les applications elles-mêmes, mais dans les conditions qui seront nécessaires pour que ces applications fonctionnent efficacement : […] des conditions qui n’existent aujourd’hui que dans les régimes autoritaires."

Le risque est donc quadruple :

  • Une pandémie est par définition internationale. Utiliser le traçage comme moyen d’endiguement et de surveillance impose de facto une surveillance mondiale. Une utilisation nationale dans le contexte de la mondialisation montrera rapidement ses limites. Pour une réelle efficacité de la mesure, le partage des données est donc inéluctable.
  • Comme le démontre le COVID-19, avec la mondialisation, un évènement très localisé peut très rapidement s’étendre. Traumatisé par la crise actuelle, plus aucun état n’acceptera le risque de laisser entrer sur son territoire une personne suspecte. Il faudra confiner les personnes au plus vite. Donc, au moindre évènement se produisant à l’autre bout de la planète, un plan de vigilance et donc de surveillance généralisée sera enclenché. Autant dire que très rapidement la population sera surveillée en permanence.
  • Pour pouvoir détecter la propagation le plus tôt possible, le traçage ne pourra plus être volontaire…pour le bien de tous…
  • Puisqu’un outil de traçage global et permanent existerait, il n’y aurait plus qu’un pas pour l’utiliser à d’autres fins bien moins nobles.

Accepter ces applications aujourd’hui, c’est ouvrir une voie vers la légitimation d’une surveillance de masse. La menace principale ne réside pas dans les applications elles-mêmes, mais dans les conditions qui seront nécessaires pour que ces applications fonctionnent efficacement : la globalité, la permanence et l’obligation, c’est-à-dire des conditions qui n’existent aujourd’hui que dans les régimes autoritaires.

Ne tombons donc pas dans le piège de laisser le débat se porter sur les dimensions juridico-technologiques (anonymisation, consentement, stockage des données, etc.), mais exigeons un débat sur ce qui compte vraiment: l'apport de ces applications vaut-il vraiment la peine de mettre en danger un pilier essentiel de nos démocraties ?

 

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