Obligation constitutionnelle (Article 2, section 1) le discours dur l'état de l'Union du président des États-Unis d'Amérique est devenu un spectacle tout en restant fortement ritualisée et même normalisée. Depuis l'invasion télévisuelle de tous les secteurs de la vie sociale, relayée depuis par l'Internet, la communication entre les politiques et la population est médiatisée, tend à être de plus en plus mise en scène et même scénarisée. Le spectacle est un nettement partisan. L'appartenance ou l'obédience politique des spectateurs est corrélée avec celle du président en exercice.
L'exercice de cette année, première occurrence de la présidence Trump s'est conformé aux usages tout en marquant une originalité due aux circonstances et à la volonté politique des acteurs. Les acteurs au pluriel car Donald Trump n'a pas été le seul a vouloir marquer la cérémonie. L'opportunisme circonstanciel des Démocrates s'est exprimé dans la couleur noire des robes portées par les femmes en rappel du mouvement #Time'sup. Plus politiquement une partie des parlementaires Démocrates a annoncé inviter -chacun pouvant convier une personne- des immigrants en situation expulsable. Ils ont même défié publiquement la police de l'immigration de venir arrêter leurs invités. De sont côté Donald Trump a garni la tribune de militaires vétérans et d'autres personnes auxquelles il a pu faire référence au fil de son discours.
Alors que beaucoup attendaient une prestation offensive "à la Trump", outrancière dans la forme à l'occasion, le ton est resté mesuré et le contenu maitrisé de bout en bout. La dramaturgie du discours s'inscrivait dans celle plus vaste qui se développe actuellement à Washington autour de la publication qui a finalement été actée aujourd'hui Vendredi du mémo de Devin Nunes. Il ne pouvait pas être question pour les stratèges Républicains de laisser la bride sur le cou de leur fantasque président. Que celui-ci se soit prêté au jeu confirme son ralliement au programme de son parti déjà entamé par le vote de la réforme fiscale qui consacre l'abandon définitif des thèmes de la campagne trumpienne et pourrait ouvrir une potentielle brèche dans la confiane de ses soutiens populaires si leur adhésion était simplement rationnelle.
Une des meilleures manière de suivre le déroulement du discours consiste à (re)lire le "live chat" de FiveThityEight dans lequel les commentateurs du site intervenaient en direct au discours.
Donald Trump a commencé par une longue, et assez ennuyeuse, séquence d'auto félicitation des résultats de l'économie en 2017, résultats qui ne lui doivent pas grand-chose comme les graphes publiés par Kevin Drum de Moter Jones. Le seul bémol se trouve a Wall Street. Le jour où Trump se félicite du niveau de la bourse le principal indice perd plus de 300 points. Au passage Donald Trump insiste sur le faible niveau du chômage chez les noirs juste avant de passer à la séquence suivante, sur l'immigration, où va se déployer son racisme profond.
La séquence immigration fait entrer dans le vif du sujet. Trump insiste sur les quatre piliers de sa politique qui se résume à une concession apparente sur la possibilité d'intégration des immigrés entrés illégalement sur le territoire comme des mineurs. Cette disposition fait hurler la frange extrême des Républicains mais David Duke du KKK ne s'y est pas trompé qui a twitté "Merci Monsieur le Président". Car l'autre face est une attaque en règle contre l'immigration avec l'objectif d'une diminution de l'immigration légale et la réforme ou l'annulation de dispositions qui ont une portée symbolique bien plus importante que leur poids numérique : la loterie des visas pour les pays à faible immigration et le regroupement familial. La mesure symbolique anti-immigration reste évidemment le Mur qui sans précision sur sa forme réelle se concentre dans un chiffre qui permet de focaliser les débats au Congrès et le marchandage possible avec les Démocrates : 25 Milliards de dollars. Le paiement du Mur par le Mexique est tombé dans les poubelles réservées aux slogans électoraux. Le plus important de cette séquence s'est trouvé dans ma manière. En prenant à témoin les familles de victimes d'un gang connu (le MS-13), familles présentes en tribune, Donald Trump a renouvelé ses attaques racistes sans élever le ton et sans dérapage verbal. Il s'est fidèlement conformé au texte où l'on s'accorde en général à voir la plume de Stephen Miller, le rescapé des extrémistes de droite de la Maison-Blanche.
Sur les autres grands sujets, les infrastructures et la santé, rien de pratique n'a été présenté. Le financement de 200 milliards par l'état fédéral alors que le besoin est en général évalué un peu moins de mille fois plus entre pleinement dans la ligne Républicaine et laisse entrevoir de grands chantiers vraisemblablement accompagnés de privatisations et de concessions par exemple dans les routes, les ponts, les aéroportS et autres services.
En matière de santé nous avons eu droit à l'auto-félicitation pour la fin de l'obligation individuelle d'assurance liée à l'Obamacare et une mention à la crise des opiacés avec la promesse d'en finir avec les "dealers" et les "pushers" qui alimentent le trafic. Personne le sait ce que cela signifie pratiquement. Une des rares choses connues est que la crise est liée à une surprescription de calmants et d'anti-douleurs. Il n'est pas certain que promettre des baisses de prix négociées et une baisse de consommation soit bien vue de tous les parlementaires (des deux bords) liés à l'industrie pharmaceutique (et plus largement chimique).
Au passage Donald Trump a invité le Congrès à légiférer pour autoriser le licenciement sans raison des employés des services publics qui nne plaisent pas à l'administration. Cette mesure va tellement à l'encontre des usages et peut-être même de la Constitution qu'elle n'a pas vraiment de chance de passer mais elle montre encore une fois l'incompréhension d'un président qui se croit de droit divin.
Au final un discours sur l'état de l'Union qui confirme l'alignement de Donald Trump sur la ligne du Parti Républicain et laisse prévoir de possibles attaques frontales sur les programmes sociaux (Medicare,Medicaid, Social Security) contrairement aux engagements claironnés dès le début de la campagne. Le limogeage de Gorka puis de Bannon et le ralliement au programme de Paul Ryan avec la réforme fiscale dessinent une trajectoire cohérente. Ceci se passe sur un fond de remontée nette et continue de la popularité de Donald Trump dans les études d'opinion accompagnée de la baisse de l'avance des Démocrates dans les sondages en prévision des élections de mi-mandat en Novembre. L'objectif immédiat est de sauver le parti à ces élections.
Un exemple particulier peut expliquer ce que ce discours a eu d'effrayant. Après avoir confirmé la ferme volonté d'expulser les nouveaux immigrants de tous âges il a évoqué le cas d'un policier d'Albuquerque qui voyant une femme sans-abri enceinte sur le point de se faire une injection d'héroïne est rentré chez lui et a décidé son épouse à adopter l'enfant. Le message résultant : les enfants blancs nous les kidnappons, les enfants de couleur nous les expulsons.
Le plus inquiétant cependant réside dans le ton profondément raciste du discours dont plusieurs commentateurs ont relevé les relents fascisants et la tendance militariste. La compréhension trumpienne du monde n'admet que les rapports de forces matériels comme facteurs de résolution des conflits.
Mais pour comprendre cela peut-être faut-il replacer ce discours dans le contexte avec l'affaire du "memo" de Devin Nunes.
A suivre donc ...